Perspectives sur la révolte lycéenne en cours



Dimanche 4 octobre 2026, un premier ministre pince-sans-rire, Lecornu, annonce en catastrophe des chantiers pour « préparer les lycées aux fortes chaleurs ». Depuis le 1er, rien ne semble arrêter les incendies de murs de poubelles, les assauts contre la police de la République, les déferlements suivis de pillages dans les centres-villes, les cris de joie quand on passe le portail de la captivité comme un lion saute à travers un cercle de feu. Plutôt que de lâcher des commentaires sur le fascisme, on met les slogans à jour : « La jeunesse emmerde l’éducation nationale ».

Quand on veut qu’il se passe quelque chose, on a une chance de comprendre ce qui se passe dans les lycées. Les percées de ces derniers jours ont témoigné d’un niveau de courage, de détermination et d’euphorie qui apparaît de fait hostile à tout désir de réconciliation avec les forces du mépris, de l’humiliation et de l’enfermement. Si les revendications ne manquaient pas sur les premiers blocus, c’est en acte, dans tous les efforts déployés, que se traduit la profondeur des aspirations. Celui qui est humilié est vengé immédiatement. Lorsqu’un chef des RG, face à un lycéen, puise au ruisseau son inspiration de tortionnaire, la réponse est univoque : rapport de force inversé, chacun est libre de tirer son penalty. Comme le précise une vieille amie, « un flic n’est jamais lynché gratos ».

Tous ceux dont la fonction ou le réflexe est de perpétuer l’enrôlement républicain sont niés, et s’ils se mettent en travers, ils seront pris comme un obstacle à affronter sur la voie de la libération. « La République, c’est moi », il faut le dire beaucoup moins fort. Tous les volontaires à l’Enseignement Moral et Civique s’exposent aux injures et aux coups. Ce qu’ils professent, les flics le font. On ne demande plus une hausse des moyens pour les bahuts, on fait un battle d’incendie. On ne demande plus de meilleures conditions de travail informel, on ravage la boîte. Le gouvernement tente de rétablir l’ordre avec les appareils du covid (on avait 8 ans mais on s’en souvient !), les cours en ligne sont désertés, on appelle à des e-blocus et à se rejoindre dans la rue pour continuer. Par suite rigoureuse, mardi 6, même les boulevards parisiens retrouvent le grand air de l’émeute après des années empuanties. On ne prend pas les mêmes et on recommence. Oui, l’application des consignes de retenue est pour beaucoup dans ce changement d’ambiance. Mais la modération vient après une phase de répression ouvertement coloniale, où la force lycéenne est traitée comme une foule à disperser au casse-bouche. Le répresseur dit qu’il est divisé entre le père et le flic, on n’a rien à rajouter. Le rapport de force a toujours quelque chose de politique (voir le préfet de Paris de 68). Si le retrait des grenades explosives est effectif, croyez-bien que nous saurons quoi faire de cette décision qui a coûté un avant-bras à une personne de 15 ans.

On le sait bien, tenir cette vision des choses n’a rien d’une évidence et demande un combat dans la durée, qui a toujours son versant interne. Les médias n’ont pas besoin de mentir, il leur suffit de donner la parole aux trous du cul du mouvement. En attendant, jour 1, c’est panique à bord. « Le mouvement des lycéens semble hors de contrôle ». Garder le contrôle : le cœur du propos ennemi se passe de plus amples développements. Cela témoigne du vide de ce qui règne. Cela relève aussi d’une simplification un peu rapide des enjeux. Une fois hors de contrôle, on devra aussi se mettre hors de fonctionnement, hors de valorisation, hors d’identification. Quand les « citoyens en devenir » commencent à devenir autre chose, c’est le flip. « Casseurs ! » « Barbarie ! ». « Entre des lycéens qui ont des choses à dire-de-manière-pacifique et les violences urbaines, il y a un monde » (Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement). Alors, si on n’est pas du bon côté, c’est comment ? Tir à vue « proportionnel » ? S’il y a encore de la place pour de si vieilles opérations de division, ce n’est pas que « la violence empêche de parler du fond », mais qu’on ne parle pas du fond de la violence.

Si l’on s’en tient à la vision amère-radicale du lycéen Tiktoké, embullé, sommet de l’aliénation, ce mouvement est juste impossible. On comprend d’où sort la détermination lycéenne quand on voit avec quoi elle rompt. Elle rompt avec le défaitisme et le commentaire. Elle rompt avec le mode triste.

De quoi est faite notre époque entre deux âges ? De questions énormes, intimidantes, qui se dressent comme des silos. Une fois entré dans un silo, la pensée est prise dans un goulot d’étranglement. Gaza, climat, patriarcat, internationale réactionnaire, guerres mondialisées, techno-valorisation, techno-contrôle. Personne ne peut nier de tels problèmes. Personne ne peut non plus en faire un usage simultané et fort. À moins de retrouver l’arme qui fait sauter les silos : la question révolutionnaire.

À ceux qui désespèrent politiquement de l’époque, on ne dit pas qu’ils « ne voient que les problèmes », mais qu’ils en oublient au moins un, le principal, le plus gros, le plus tabou : la révolution. Sans l’enjeu révolutionnaire, pas moyen de briser la séparation des problèmes, le découpage des luttes, leur segmentation marchande.

À mesure qu’on devient révolutionnaire, on arrive peu à peu à lire la carte politique du monde. Comme l’emplacement des plus gros problèmes est aussi celui des meilleurs instruments de gestion de population, il s’agit d’apprendre à les tourner autrement. Autrement que des guerres et des solutions qui mobilisent, autrement que des impasses vertigineuses qui immobilisent. La pensée nouvelle se déploie seulement sur la base d’une immense fermeté de caractère, élaborée avec peine ou spontanée, qui ne cède pas à « l’époque », c’est-à-dire l’intimidation systématique. La seule chose au fond qui intéresse les tenanciers du monde, c’est la Dissuasion. Tout ce qui s’invente, marche et transite socialement, consiste à dissuader. De quoi précisément ? Ils s’en foutent. C’est très exactement notre problème.

Voilà ce que lycéennes et lycéens, à leur tour, se sont mis à ignorer avec éclat. Quand on passe outre à la Dissuasion, le temps politique fait retour. On retrouve peu à peu son caractère cumulatif, à l’opposé de la pratique normale. Tout le monde le dit, notre temps est saturé par la manie du commentaire, qui nous coince dans le présentisme. Celui-ci peut bien se payer tous les historiens et les futurologues qu’il veut : l’impuissance domine. Le présent politique, c’est autre chose. Ici, rien ne se perd tout à fait. La radicalité immédiate des 11 heures-Nation de 2016, le choix du terrain chez les GJ (2018-19), les feux de poubelles dans les manifs sauvages de 2023, choses qui se sont fait démonter en leur temps, les blocus de 2026 les « remontent » autrement. Après les émeutes pour Nahel les blocus ne reviennent pas à vide, mais chargés. Quand on renoue avec ce rapport cumulatif au temps, on reprend le chemin de la victoire. L’autre côté de l’impasse n’a rien d’un sens unique, tant ces rapports secrets entre les gestes font l’objet d’attaques constantes de la part de l’ennemi, des faux amis, des milices du déni.

Il s’agit d’en tirer toutes les conséquences. Finis les « ouin-ouin le fascisme arrive », arrêtez d’attendre après les élections, c’est maintenant 7 octobre 2026 qu’il faut tout arrêter pour se battre. Là où les questions ne sont pas séparées. Là où les gestes ne tombent jamais tout à fait dans le vide. Là où le souhait d’avoir la même vie que les parents n’est pas seulement une réalité rendue impossible, mais quelque chose dont on se délivre avec joie.

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