Quand j’étais lycéen une brochure circulait sur internet qui s’appelait « brûle ton école » et qui rappelait quelques réalités élémentaires sur cette institution encensée de toute part par la République... bourgeoise.
Tout le spectre politique adulte se scandalise que des lycéens puissent dégrader leur lycée. « Vous brûlez un symbole de la République ! L’institution au service de votre ascension sociale et intellectuelle. Quelle ingratitude ! » clament ces énarques confits de suffisance. Même l’humoriste Haroun a une formule cinglante pour illustrer ce point de vue : « parfois l’ascenseur social est bloqué, mais quand tu brûle ton lycée tu scies les câbles ».
C’est que les adultes ont bien appris leurs leçons, comme un âne apprend à éviter les coups de bâton en suivant le chemin balisé. Au point d’en oublier leur propre expérience de la scolarité. Mais les enfants, eux, débarquent dans ce monde. Ils naissent sans n’avoir rien demandé et sont jetés dans une société bâtie par les générations précédentes d’adultes. Ça ne va pas encore de soi pour eux qu’il est normal de se soumettre à cette discipline et à l’avenir monotone de travailleur qu’elle leur promet.
Au contraire, ils sont à la période de leur vie où on leur apprend par la violence, généralement morale, parfois physique, à se conformer à des consignes dont on ignore la finalité. Quelle hypocrisie faut-il aux adultes pour s’offusquer que, pour ces élèves, le lycée ne représente pas l’Eden émancipateur qu’ils prétendent ? Mais plutôt une l’incarnation de la contrainte et du classement ? Pour ma part je n’ai jamais enfoui le souvenir des frustrations et souffrances dont l’Education Nationale est la source.
Replongeons-nous à cette époque où, après avoir goûté aux plaisirs de la vie, le jeu, le rire, la nourriture, on nous force à y renoncer. On nous réveille chaque matin même si on est encore fatigués. On nous force à nous assoir 7 heures par jour même quand nos jambes nous crient leur envie de se dépenser. On nous force à écouter une personne nous parler de sujets qui ont été choisis pour nous par on ne sait quel procédé. On nous interdit de parler avec nos camarades dans une période où on se construit socialement, où on sort du cocon familial et découvre les joies de l’amitié. Où on a tant de choses à se raconter plus proches de nos préoccupations que les leçons des profs. On nous interdit d’aller aux toilettes sans permission et quand on la demande on nous rétorque que « ça attendra la récréation, tu n’avais qu’à anticiper ». On nous interdit même de dormir après nous avoir pourtant ânonné que « si tu ne veux pas écouter c’est ton choix mais ne dérange pas les autres ».
Si les adultes que vous êtes sont amnésiques c’est que vous êtes désormais habitués. Votre formatage est terminé, vous avez intégré cette « normalité » et ses entraves. Mais vos enfants, eux, la découvrent. Et pour les faire rentrer dans le cadre l’état ne lésine pas sur les moyens. Lorsqu’on déroge à la règle c’est toute l’institution qui se met en branle pour nous rappeler qu’on n’est qu’un mineur, qu’un élève et qu’on n’a pas le choix, et que la rébellion va nous coûter très très cher. Derrière la règle qu’on tente de déjouer, derrière le prof dont on conteste l’autorité se range l’établissement tout entier. Et si ça ne suffit pas les services sociaux s’en mêlent. Qu’est-ce qu’un élève isolé peut face à l’état ? C’est à l’école qu’on vous apprend le prix de la révolte. C’est elle qui nous enseigne qu’elle est vouée à l’échec histoire que vous n’ayiez pas l’idée saugrenue de la tenter une fois adulte. Alors réjouissons-nous qu’aujourd’hui les lycéens apprennent à relever la tête et trouvent dans l’union la réponse à ce rouleau compresseur coercitif. Car si ce système broie les individus isolés, il tremble devant les collectifs.
C’est ÇA le lycée quand on est lycéen. En tout cas c’était ça le lycée pour moi. Frustration, contrainte, jugement, enfermement, ennui... Alors je le dis net, à cette époque je n’aurais jamais eu le courage de brûler mon lycée, mais si quelqu’un l’avait fait j’aurais cautionné.
Et pourtant j’étais bon. J’avais des facilités. Alors je n’imagine pas pour quelqu’un qui a des difficultés et qui se prend en plus toute la violence sociale qui va avec. Se trouver nul. Le prof et ses remarques. Les camarades qui s’en sortent mieux. Cette humiliation quotidienne même quand tu fais tout ton possible. Dans ce cas le décrochage semble logique. Mieux vaut être nul parce qu’on n’a pas essayé, c’est moins humiliant que d’échouer malgré nos efforts. A fortiori quand les domaines où on doit performer ne nous intéressent pas et que leur étude nous a été imposée. Comment ne pas avoir un haut-le-coeur en pensant à l’école ? Comment ne pas chercher ailleurs de quoi se valoriser plutôt que de se soumettre aux évaluations bornées de l’éducation nationale ?
Toutefois, aujourd’hui, je ne préconiserais pas ce genre de mesure incandescente. Pas parce que j’ai été convaincu par les arguments libéraux sur l’importance du lycée pour se faire sa place dans cette société de requins. Non, les lycéens ont raison, ils ne se trompent pas de cible. Ils expriment un ressenti légitime, une détestation parfaitement logique de ce système scolaire. Au contraire, ce que je reproche à ce moyen d’action c’est qu’il ne va pas assez loin. Il n’est pas à la hauteur de l’enjeu, il ne fait pas honneur à sa justesse. Notamment car nombre de lycéen ne réalisent pas le fond politique de ce qu’ils expriment spontanément.
C’est que l’incendie d’un lycée n’est qu’une consolation à court terme. On serait dispensé de cours pendant quelques semaines le temps qu’on nous dispatche dans les autres établissements. C’est maigre au regard des répercussions sur le coupable (peine lourde) et le reste du mouvement (répression féroce). Sans négliger évidemment les risques pour la sécurité des personnes présentes et la possible propagation de l’incendie. Se soulager par un bûcher pour ensuite retourner à la routine morne que nous impose ce système ça a aussi le goût de la défaite. Si on s’en contente, le jeu n’en vaut pas la chandelle (avec excellent jeu de mots).
L’objectif ne peut pas se limiter à faire fermer son seul lycée, il doit être de renverser définitivement cette société qui rend banal et nécessaire de dresser les enfants dans des simili-prisons. Ça nécessite de s’organiser, de réfléchir collectivement mais surtout ça nécessite que les adultes sortent de leur torpeur, se solidarisent du mouvement, qu’ils admettent que sur le coup ce sont leurs enfants qui sont dans le vrai et montrent l’exemple. Et qu’ils s’en inspirent pour rejeter leur propre asservissement salarié : au lieu de blâmer les lycéens qui brûlent leurs lycées avec le courage et les rêves que vous avez refoulés, brûlez vos bureaux, brûlez vos usines, brûlez le CAC 40, brûlez l’Élysée.