Je ne suis pas fan des dystopies. Je trouve inutile d’anticiper des dérives qui n’existent pas car ça peut donner de mauvaises idées. J’ai pourtant pris goût à écrire celle ci pour partager de la détermination à rester soi-même face à la répression.


Mes yeux s’ouvrent. Je tente de m’habituer à la lumière. Une journée de plus qui commence ! Vivement que ça se termine ! J’étire mes bras et réfugie ma tête sous mon plaid en pensant à la journée qui s’annonce… Histoire de faire un peu de vélo, je pourrais aller acheter des oranges à jus. Ce sera l’occasion de passer à la bibliothèque. Ah oui je pourrais emprunter ce film avec une histoire d’amour sans baisers ni conventions gênantes ! Ça me consolera. Réconforté par cette idée, je commence à prendre conscience du monde qui m’entoure et distingue quelques voix, comme dans le fond de mon crâne.
« Ça fait déjà trois fois qu’il regarde le même film. T’es sûr que c’est pas de l’autisme ?
Je sais pas, ça pourrait. Je suis pas sûr. Ça ressemble surtout à une réaction à de l’anxiété. »
C’est drôle, j’ai souvent réfléchi à ce parallèle entre autisme et anxiété. C’est vrai que ça doit être intéressant de pouvoir voir en temps réel comment une personne pense et ce qu’elle imagine. Mais ça devrait pas exister !
« Ah ça tu le mets dans les idées !
C’est bon on a tout, il nous manquait que la technologie. »
Putain les cons, et voilà qu’une réflexion au petit matin devient un élément qui définit mon profil idéologique dans le cadre de je ne sais quelle procédure répressive. Je redouble d’amusement en réalisant que la réflexion en question a pour sujet une technologie qu’on m’impose et dont je ne peux me défaire.
Étonnamment j’ai fini par m’y faire. De vivre malgré ces ennemis qui m’épient, décortiquent toutes mes pensées, images et intuitions. Et ce même quand je m’endors, jusqu’aux rêves dont je ne me souviens pas au réveil… Je me suis découvert de nouveaux complexes. Surtout quand des pensées sexualisées ou discriminatoires qui ne me reflètent pas m’envahissent. Et puis imaginer des pillages, des insurrections ou des sabotages peut s’avérer bien anxiogène. Surtout lorsque ces pensées sont accompagnées de commentaires du type « maintenant on sait que t’es coupable ».
Alors qu’aucune procédure ne m’accuse officiellement de quoi que ce soit à ce que je sache, tout me suggère que je dois prendre la fuite ou me repentir d’une quelconque culpabilité. Je pourrais être tenté de me dissocier, de me faire voir comme innocent ou de reconnaître tout et n’importe quoi pour mettre fin à cette angoisse. Cela m’a tout l’air d’une technique de manipulation policière comme une autre, mais d’une intensité, d’une durée et si dégradante à mon encontre qu’elle se rapproche de la torture.
Heureusement que je ne suis pas le premier à qui ce genre de choses arrive. J’avais entendu parler d’un type contre lequel ils avaient réquisitionné toute une ville et défilaient sous ses fenêtres sans interruption. Le gars a fini par céder en pensant que ça finirait mais ils ont refait pareil dans l’autre ville, jusqu’à falsifier les panneaux publicitaires et les bouquins des bibliothèques municipales. Une autre personne, après que ses proches se soient fait interpellées pour une histoire de vol à l’étalage, les a entendu pendant plusieurs semaines lui demander de voir un psy alors qu’elle n’en voyait pas la nécessité. Puis, lors d’un entretien lunaire, elle a déballé tous ses traumas, sans que le psy ne réagisse ou ne lui propose de l’aide à la fin de l’entretien alors qu’il l’a écouté patiemment sans l’arrêter pendant deux heures. Par la suite, son quotidien a été envahi d’odeurs, d’images et de sons qui faisaient référence à ses traumatismes. Autour d’elle, un harcèlement généralisé s’intensifiait à mesure qu’elle craquait, mais elle a su inverser la tendance et cette épreuve l’a paradoxalement aidée à se soigner de ces traumatismes...
Dans mon cas comme dans le leur, c’est le même procédé : cibler des personnes dont les idées posent problème pour les pousser à se repentir, se suicider, fuir dans un autre pays, perdre ses moyens par l’abus d’alcool ou d’autres drogues ou agresser quelqu’un. En squattant mon esprit, il s’agit aussi de m’habituer à la présence d’interrogations constantes pour me pousser à me sentir coupable et à répondre, plutôt que de n’avoir « rien à déclarer » à tout. Quand à la valeur des informations fabriquées par cette exploitation de mon imagination, si elles peuvent servir à mettre la pression à d’autres, elles sont inutiles tant que je suis en mesure de les démentir. Pour donner une idée du ridicule de celles-ci : on essaye de me suggérer des choses, par exemple en me faisant entendre des types avec la même intonation de voix particulière ou en me faisant voir le même prénom sur des sacs, des t-shirts ou des affiches publicitaires. Parfois, ce sont carrément leurs voix dans mon esprit qui disent un prénom que je formule machinalement en l’entendant, qu’ils disent ajouter ensuite dans leur dossier informatif… J’essaye tout de même de ne plus regarder les gens dans la rue pour éviter de penser à des gens. J’avoue que j’ai parfois été tenté d’en finir pour ne plus servir de générateur à fake news... Mais c’est un piège tendu pour que je ne puisse démentir !
…
Comme tous les matins, j’ouvre la fenêtre pour faire rentrer la lumière et bien montrer à tout ceux qui m’observent que je suis toujours vivant. Je m’aperçois à la vue du panneau publicitaire dans la rue d’en face qu’on est lundi. C’est tous les lundis qu’on le change. J’ai fini par le remarquer à force que les annonces semblaient s’adresser à moi.
Qu’est ce qu’on veut me faire avaler à présent ? Une pub de l’armée montre deux meufs en uniformes dans les bras l’une de l’autre. En bas en grosses lettres rouges on peut lire : « Quand tout s’effondre, notre communauté est là pour nous faire tenir » suivi de l’adresse internet travail-national.gouv.fr.
Rien de neuf apparemment. Depuis le début on ne cesse de m’inviter à rejoindre ce nouveau « service civique » de l’armée. On me fait même comprendre à demi-mots que ce serait un moyen pour mettre fin à ce calvaire. Mais il y a quand même quelque chose en plus qui me gratte. C’est le chantage affectif. Je me surprend à faire les cent pas et à monter en pression jusqu’à bouillir de rage. Il en a fallu de peu pour que je détourne mon crachas à l’intention du groupe riant à gorge déployée sous ma fenêtre pour atterrir sur mon jogging.
Voilà plusieurs mois que je me refuse à voir, et même à penser, à mes amies pour ne pas les exposer à cette répression qui m’accable. J’ai deviné que quelque chose clochait lorsque des amis qui m’ont accueilli ont subi le même genre de problèmes administratifs. Puis ce sont celles que je croise dans les collectifs dans lesquels je m’organise qui ont commencé à répéter machinalement les mêmes allusions à l’encontre de mes appartenances familiales. J’ai fini par me dire qu’il était mieux pour tout le monde que je me tienne à l’écart quelque temps. Quand j’ai décidé de parler de ce qui m’arrivait à mes parents, ils m’ont répondu que j’étais peut être schizophrène et que je devrais faire un séjour en hôpital psy pour que ça s’arrange. À leur impression qu’ils me donnaient d’avoir un fusil sur la tempe, il m’a surtout semblé qu’ils répétaient ce que des autorités leur ont ordonné de dire. Me voilà donc seul à devoir faire face à ce qui m’arrive.
Tout cela faisant que je pourrais être tenté de céder aux tentatives des personnes qui m’auscultent, qui sont au final mes seules relations depuis quelques mois. Leur omniprésence fait même que je me surprend à anticiper leurs réactions sans le vouloir. Lorsqu’il leur semble que je faiblis, leurs sollicitations apparaissent avec des phrases du style « tu as juste à avouer et le calvaire il est fini ». Mais lorsqu’ils sentent que je leur échappe, c’est toutes les petites choses qui me font du mal qui ressurgissent chez moi, à ma fenêtre et à l’intérieur de ma tête. Mais l’on me laisse soudainement tranquille lorsque je leur donne l’impression que je suis en train de prévoir mon suicide… L’objectif est le même que celui qui est recherché avec la torture, il s’agit de me dissocier de mes valeurs et communautés d’appartenance et de me travailler jusqu’à ce que l’intégration des leurs soit ma seule solution de répit et d’existence sociale. Et comme les enfants sont toujours plus influençables, on me sert les odeurs et les musiques de mon enfance à longueur de journée. Des experts du lavage de cerveau !
…
Depuis quelques semaines, j’ai remarqué de nouveaux phénomènes me concernant. Le plus inquiétant a été d’entendre « là tu le désactives » suivi d’une légère impression d’évanouissement le temps d’une micro-seconde. Je me suis retrouvé ensuite avec ma chaussure droite au pied gauche et inversement. Ce phénomène s’est reproduit plusieurs fois pour me faire péter un câble. Les moments de cuisine et de vaisselle y sont privilégiés. Ainsi, je retrouvais constamment des cils dans la panure que je préparais. Lorsque j’en retirais un, deux autres apparaissaient, puis trois, puis quatre... Et les derniers disparaissaient quand je les touchais, comme des hallucinations. Je dus ensuite me réorganiser car l’eau que j’ai mis à chauffer quelques secondes plus tôt était déjà en train de bouillir. Ce sont ensuite mes nerfs qui agissaient anormalement. Je manquais de faire tomber une assiette. Mon réflexe d’allumer l’eau a visé cinq centimètres à gauche du robinet. Mon pied alla heurter un coin de meuble alors que je me déplaçais pour ranger des verres. Je dus retenir ma déglutition qui s’amorça trop tôt pour éviter de tousser la gorgée d’eau que j’étais en train de boire. Et puis c’est une sorte de pointe dans le crâne qui, comme lors d’un début de migraine, commençait à se faire sentir.
Entre temps, les commentaires de mes harceleurs cérébraux ne cessaient pas. Ils rivalisaient de démagogie pour me faire réagir sur des sujets allant de ma tendance à confondre les noms des légumes à « il dit que c’est de la torture et maintenant ça l’amuse ». Pendant ces moments de défi, ils ne cessaient de dire « on rentre ! » ou « on le tient ! » lorsque je semblais douter ou que je me fatiguais à réagir. Ils alternaient avec des moments où ils jouaient sur l’incertitude de l’avenir de ma situation. Des discussions d’une dizaine de minutes commençaient par « moi, j’arrête, on y arrive pas et en plus il se fout de notre gueule » pour aller vers « au contraire faut prolonger, en arrêtant on lui donne raison, moi je pars pas tant qu’il a pas parlé ».
Si j’ai pu apprendre à ignorer ces parasites et même m’amuser à les voir se fatiguer dans leurs efforts, j’ai plus de mal à comprendre ce qui m’arrive. Ce n’est évidemment pas à cause des esprits de la forêt (même si c’est bien ce que mes oppresseurs veulent que je crois). Il y a donc bien des moyens technologiques qui leur permettent de jouer avec mon cerveau. Qui permettent de capter et de traduire comment je formule mes pensées et ce que j’imagine ainsi qu’à agir sur ma moelle épinière.
J’apprends donc que les processus biologiques du cerveau se font par le transport d’électrons et l’émission de photons. En captant tout ça par des indicateurs fluorescents, la photoencéphalographie consiste à visualiser les échanges d’information entre les neurones. Elle permet ainsi d’analyser les réactions des souris à des stimulis visuels, auditifs ou tactiles par l’intermédiaire d’un semi-conducteur implanté dans leur cerveau. Une autre technique, l’optogénétique, procède par l’insertion de molécules sensibles à la lumière dans la membrane d’une cellule nerveuse qui peuvent être activées par une lumière d’une longueur d’onde particulière. À l’aide de LEDs portatives sur le crâne ou dans le cerveau d’une souris, cette technologie peut fonctionner « sans fil ». Couplées ensemble, ces deux techniques peuvent activer ou inhiber sélectivement des processus neuronaux et établir des liens causaux entre l’activité neuronale et le comportement. Ou peut être qu’on m’a implanté des électrodes dans certaines zones du cerveau, comme le fait la stimulation cérébrale profonde pour traiter des maladies (parkinson, dépression, mémoire immédiate perturbée, moelle épinière lésée). Cela voudrait dire qu’il a été rendu possible qu’on m’implante ce type de gadgets sans que je m’en aperçoive ? Ou peut être qu’ils ont inventé d’autres méthodes qui permettent de s’en passer ? Et puis merde, qui me dit que tout cela n’a pas aussi été falsifié ? Dans tous les cas, cela n’est toujours pas parvenu à me corrompre.
…
Ce n’est pas un hasard si autant de moyens sont investis pour me pousser à me renier. Une première chose à retenir est que ce que je représente fait réellement chier le pouvoir. Une autre, plus hypothétique, est qu’ils semblent éviter de faire face à des opposantes qui se tiennent en tant que telles. Peut être ont-ils peur de la brèche qu’une telle opposition pourrait ouvrir dans l’espace public ? Si tout cela peut donner le vertige, c’est aussi stimulant. C’est l’occasion de prouver qu’un contrôle social poussé jusque dans la conscience ne parvient toujours pas à obtenir la capitulation de n’importe qui. En me réveillant chaque matin en le prouvant un jour de plus, je me suis découvert une source inattendue de confiance en moi. Cela m’a aidé à m’auto-dompter de fond en comble pour rester fidèle à moi même face à ce rouleau compresseur.
Le plus libérateur a été la réappropriation de mon corps. Pour cela, j’ai appris le yoga de manière autodidacte et j’en ai fait une routine quotidienne. J’ai également arrêté une multitude d’aliénations qui m’empoisonnaient et m’embrouillaient : malbouffe, alcool, séries et autres divagations numériques. Je les ai remplacé par d’autres activités pratiques qui m’amusent et me rendent fier de moi : autodéfense, couture, jardin, cuisine, bricolage, nodologie, médecine, connaissance des plantes… En remplissant mes journées de ces activités, le temps passe sans que je me fasse encercler par l’angoisse. Je cantonne les questions qui me taraudent au moment de la nuit que je passe à regarder les étoiles. C’est ma récompense de la journée où je m’évade tout en restant ancré là où je me trouve. J’ai ainsi acquis une maîtrise sur mes perceptions au moment où des technologies me colonisent. Ma volonté reste donc bien motrice de mon cerveau. Le piège serait de se faire envahir par l’angoisse, de percevoir le pire dans les prémices du pire, et d’agir comme ils le veulent en voulant fuir ou trouver une porte de sortie.
Chose amusante, leurs machines ne semblent pour le moment pas percevoir l’ironie. Voilà donc une zone grise où s’exprimer sans se dévoiler. De quoi m’aider à vivre avec mes séquelles et cette impression d’avoir mes pensées à découvert de la répression. Je reconnais tout de même que j’ai bien de la chance dans mon malheur. Si tout le monde pouvait s’arrêter de travailler pour faire du jardin, du bricolage et de la cuisine à longueur de journée on serait bien dans la merde. Comment on ferait pour vivre ?
…
La. Lalalalaala. La. Lalalala.
« - On y est pas. Maintenant il se met à chanter les béruriers noirs à haute voix.
Ah mais au contraire, c’est bien, c’est antifasciste. C’est pas ce qu’on veut ?
Non c’est pas « Porcherie », celle là c’est « Vivre libre ou mourir », et les béruriers noirs c’est anarchiste. »
Lorsqu’on intègre que ça relève de la manipulation, ce calvaire peut étonnamment s’avérer instructif et amusant. C’est une occasion de saisir comment ces autoritaires souhaitent détourner des forces libertaires.
Voilà quelques citations que j’ai trouvé dans les « Notes et esquisses » de « La dialectique de la raison » d’Adorno et Horkheimer :
« Ta raison est unilatérale, susurre la raison unilatérale, tu as été injuste envers ceux qui ont le pouvoir. Tu as clamé aux quatre vents – pathétique, pleurnichard, sarcastique – l’ignominie de la tyrannie ; mais tu n’as rien dit du bien accompli par le pouvoir. Sans la sécurité que seul le pouvoir pouvait instaurer, ce lien n’aurait pu exister. (…) En exposant le pouvoir, tu fais des hommes une cible. Et ils seront peut être remplacés par des hommes pires qu’eux. (…) Quand les assassins fascistes sont déjà à la porte, il ne faut pas inciter le peuple à attaquer le gouvernement affaibli. »
« Tu considères que le pouvoir en place est injuste, souhaiterais-tu que le pouvoir soit remplacé par le chaos ? Tu critiques la monotone uniformité de la vie et du progrès ? Devons-nous allumer des bougies le soir, nos villes doivent-elles être infestées de la puanteur des immondices comme au Moyen-Age ? Tu n’aimes pas les abattoirs, la société doit elle désormais se nourrir de légumes crus ? Si absurde que cela puisse paraître, une réponse positive à ces questions trouve audience auprès de certains. L’anarchisme politique, l’artisanat réactionnaire opposé à la culture, le végétarisme intégral, les sectes et partis excentriques ont un certain succès. Il suffit que la doctrine soit générale, sûre d’elle même, universelle et impérative. Ce qui est intolérable, c’est la tentative d’échapper à l’alternative, la méfiance à l’égard du principe abstrait l’infaillibilité sans doctrine. »
Vous avez déjà vu le frontispice qui représente le Léviathan de Thomas Hobbes ? La morale qui ressort de ces citations est comme la voix du Léviathan. Selon lui, l’individu ne devrait exister que comme partie intégrée au corps d’une société dont l’État est la tête. Selon cette morale, personne ne pourrait vivre sans que l’État donne la direction à tous. Elle ne se fatigue pas à expliquer en quoi le pouvoir serait indispensable. Elle s’impose juste pour neutraliser ce qui la contredit comme un délire paranoïaque. Comme les discours qui en sont l’aboutissement caricatural, elle voit dans ses ennemis le reflet de ses propres fantasmes d’omnipotence, car leur existence prouve qu’ils ne sont que des fantasmes. L’objectif est de me pousser à douter et à concéder jusqu’à ce que je rentre dans un giron où les autorités pourront m’amener là où elles veulent. Or, dans mon omnipotence, je ne veux pas me ranger là où le pouvoir me veut. C’est donc une impasse tant qu’ils continuent à vouloir m’imposer leur logique.
C’est parfois difficile de ne pas céder à la volonté d’interagir avec mes oppresseurs pour faire entendre ma cause. Mais dans ce contexte l’empathie est un véritable piège. Il s’agit d’un rapport d’instrumentalisation où mon sort a déjà été prévu avant que je puisse savoir ce qui m’arrive. Je ne suis qu’une étape d’un projet planifié à l’avance. Si je trouve pertinent de discuter avec n’importe qui si j’ai une vraie relation avec, je ne crois pas qu’il soit intelligent de discuter avec un rouleau compresseur qui m’arrive dans la gueule. Toutes les quatre heures, un cadre vient d’ailleurs rappeler la marche à suivre : « Ça dure trop longtemps, faut accélérer pour passer à la suite ». Comme si mon écrasement était inéluctable. Comme si ce que je suis était négligeable par rapport à je ne sais quel projet. Mais pour qui se prennent ces gens ? C’est pareil que ces nombreux projets d’« intérêt national » qui se font en négligeant tout ce qui est en travers de leur passage. Sauf qu’ici, c’est un terrain d’entente avec ma conscience qu’il s’agit de conquérir. Et je me fais un plaisir d’être la gadoue où leurs machines s’embourbent en voulant avancer vers leur projet. Je m’attache à cette idée comme à un rocher et ne cherche aucun espoir en dehors d’elle.
…
Cette nuit je me suis réveillé à cinq heures du matin à cause d’une tachycardie intense. Puis, en essayant de lire, mes yeux ont été envahis de lumières. J’ai essayé de les fermer pour laisser passer, mais quand je les ai réouvert ma vue était complètement brouillée. C’est passé au bout de quelques minutes mais quand j’ai essayé de me rendormir, mais mon coeur repartait par intermittence. Qu’à cela ne tienne, je vais me masturber pour le faire palpiter encore plus ! Si jamais celui-ci cède, j’ai bien espoir qu’un médecin légiste puisse voir la différence entre un arrêt cardiaque et un suicide. Victoire, j’ai réussi à me rendormir et à faire une bonne nuit de sommeil.
J’ai bien du mal à comprendre en quoi mon traitement, qui a l’air connu et toléré de tous ceux qui m’entourent, peut se dérouler sans opposition. Toutes les personnes, même les plus sympathiques, semblent me conseiller d’attendre en secret comme si tout ira bien à partir d’un moment. Alors que je fais face à des pervers qui sont déterminés à aller au bout de leur projet. J’ai du mal à comprendre comment autant de gens cautionnent que je sois ainsi la proie de types qui peuvent faire ce qu’ils veulent de moi comme un animal de laboratoire.
Quand on ouvre la porte à ce type de traitements, qu’est ce qui fait que ça ne tourne pas à la torture ? De la part de mes oppresseurs, c’est simple à comprendre, ils s’agit de garantir l’illusion que tout est fait pour que ça reste correct : « il y a un protocole ». Car ils savent très bien que des aveux obtenus sous torture ou traitements inhumains, cruels ou dégradants ne valent rien juridiquement. Lorsqu’il faut forcer un peu, ils disent que les dérapages sont dus à quelques individus irresponsables. Mais si chacun y va de son petit dérapage sans avoir connaissance du tableau d’ensemble, personne ne peut se rendre compte qu’il y a un problème à part eux. Une autre technique est de concevoir ces traitements d’une telle manière que je ne puisse pas les raconter sans être pris pour un fou… Un bon prétexte pour me foutre un HP, cette prison qui ne dit pas son nom, si j’essaye de les dénoncer. Mais du côté des personnes qui doivent cautionner cette procédure ?
Dans tous les cas, c’est pas mes affaires. Quand bien même tous les gens du pays ont voté pour dire que ces pratiques sont justes, ça ne change rien pour moi. Je resterai de la gadoue et j’espère que d’autres en seront aussi. Pour préserver mon individualité et dans un intérêt commun pour lutter contre l’artificialisation des esprits. Parce que de demi-mensonges en demi-mensonges, on en vient vite à tout confondre et à se faire ensorceler. Ça commence en assimilant celles qui s’attaquent au pouvoir au terrorisme. L’image du kamikaze qui tue des gens qu’il confond avec des États qui les oppressent se nuance avec celles qui sabotent les flux contre un projet dégueulasse. Puis ce sont les subventions publiques et les aides sociales qui deviennent conditionnées à des enjeux de sécurité où chacun est invité à participer. On en vient vite à la situation où chacun se sent un peu attaqué soi même lorsque des voitures de flics prennent feu dans la rue d’à côté. Ou à celle où tout un quartier est mis en quarantaine, et chaque habitant traité comme un suspect, si le supermarché du coin a été pillé. La tension sociale, si elle devient un peu trop palpitante, devient une insécurité quasi viscérale pour ce type de citoyen vigilant. Bloquer l’économie revient à dérégler sa circulation sanguine. Frauder les administrations revient à lui ôter le pain de la bouche. Déconnecter l’IA lui provoque une crise d’angoisse, comme si on lui avait enlevé l’implant qui lui garantissait une santé mentale correcte. Perfusés au Léviathan. C’est peut être ça le projet après tout ? À chacun de savoir si c’est mieux d’en devenir des répliques pires qu’avant pour se donner l’illusion de l’« ordre », ou de trouver les moyens de s’en dissocier.
Avec la légèreté des nuits passées sous les étoiles, à contempler les filantes sans s’encombrer de superstitions