Le texte ci-dessous, retranscrit dans l’excellent ouvrage sur la révolution russe de 1905 Vive la révolution, à bas la démocratie ! (Mutines séditions, 2016) a été rédigé par des anarchistes-communistes russes en 1904. La Russie est alors à la veille d’une agitation révolutionnaire qui va durer une douzaine d’années, jusqu’à la révolution de 1917 – confisquée par la suite par une bureaucratie rouge. Tandis que nombre de marxistes-léninistes et de socialistes souhaitent la mise en place d’un régime démocratique, tel que nous le vivons aujourd’hui, des anarchistes rappellent que la démocratie n’est qu’un autre modèle de gouvernement où certains et certains commandent tandis que d’autres obéissent. La démocratie est une chimère qui éloigne encore la liberté, qui maintient l’Etat, la propriété privée et l’exploitation de l’humain par l’humain.



Toute la Russie libérale en est remuée. Elle lève les yeux vers le nouveau ministre Sviatopolk-Mirski. De là haut viendront les réformes attendues, de là haut résonnent des hymnes au libéralisme… On dit que la fin du tsarisme autocratique est venue, que l’individu sera libre, que la science s’épanouira et que le peuple se reposera de l’oppression. Les uns – les libéraux au complet – en sont déjà à fleurir le monument à la Liberté Nationale, tout en s’assurant qu’une armée de policiers les protège. Les autres – sociaux-démocrates et socialistes-révolutionnaires – vite aspirés par l’enthousiasme, essaient de convaincre les travailleurs que la Démocratie est une arme excellente pour la libération ouvrière à venir. Ils se réjouissent donc tous… Ils se consacrent avec passion à leur sainte œuvre – il faut construire sa petite niche démocratique. Et les socialistes d’accompagner leur ouvrage d’hymnes socialistes. Mais pour vous, pour la classe ouvrière, y a-t-il une seule raison de se réjouir ? Ne serait-il pas temps d’y réfléchir ? Qu’est-ce que la Démocratie, que nous offre-t-elle, et que peut-elle nous donner ?
La Démocratie signifie le gouvernement du peuple. Le peuple envoie ses représentants au Parlement, et les députés défendent les intérêts des groupes qui les ont envoyés. Le droit de vote paraît fondamental. Souvent, le peuple se demande – pas toujours et pas partout – si une telle décision lui convient. Dans certains pays, les démocrates aspirent à une législature directe du peuple, afin que le peuple promulgue lui-même les lois. En Démocratie, vous aurez la liberté d’expression, de presse et de réunion. Dans certains pays, ces libertés sont plus nombreuses, dans d’autres moins.
Comme vous le voyez, par Démocratie on entend un gouvernement du peuple. Quant à vous, ouvriers, il vous faut penser quelle importance a ou peut avoir la Démocratie pour votre lutte. Pour résoudre cette question, il ne faut pas oublier un fait, c’est que la société est divisée en classes. Cela signifie que d’un côté existent les propriétaires, qui ont entre les mains la terre, les machines, les produits, les maisons, tout ce qui est nécessaire à l’existence humaine ; de l’autre, il y a les ouvriers, qui ne possèdent rien et vendent leurs corps, leurs cerveaux et leur âme au Capital, les chômeurs et les paysans, mourant de faim, piégés, qui s’épuisent à travailler la terre, écrasés de dettes et de taxes.
Vous êtes cette classe. Le bonheur et la paix, une existence qui vaille la peine d’être vécue, ne dépendent que d’une seule condition : prendre vous-même avec violence les richesses de la terre et détruire l’Etat, cet Etat qui gouverne toujours au-dessus de vos têtes et défend toujours les riches contre vos révoltes. Ouvriers, vous devez maintenant comprendre que bien que vous soyez une classe de par votre condition, vous êtes encore loin de constituer une classe en pratique et en conscience. C’est pour cela que souvent la plus grande partie d’entre vous n’agit pas en tant que classe qui défend ses intérêts propres. De nombreuses raisons expliquent votre infortune. L’une d’entre elles est que les prêtres, les scientifiques, les avocats et les artistes de la classe propriétaire tentent de dissimuler le fait que vous êtes les ennemis de ce système, ses esclaves et sa chair à canon. Ils souhaitent vous convaincre que vous formez avec vos ennemis un peuple, une nation. Mais votre objectif, votre tâche, votre unique aspiration doit être de tout arracher à la noblesse, aux propriétaires, en faisant la Révolution sociale. C’est pour elle qu’il vous faut lutter. Vous, les chômeurs, vous devez piller ce qui vous manque et vous armer pour cela. L’ouvrier doit cesser d’offrir ses muscles pour que d’autres accumulent des richesses, et doit attaquer la propriété. Les paysans doivent pendre la terre, saccager les bois des propriétaires fonciers. Existe-t-il d’autres moyens de lutte ? Non ! Depuis toujours, la classe n’a que ce qu’elle a conquis. La force de la classe ouvrière réside dans la violence, parce qu’elle ne possède rien, personne qui la défende, ni armée qui pourrait lutter pour elle… Cette violence nécessaire va-t-elle durer longtemps ? Elle durera tant qu’existera l’Etat, qui génère et protège la propriété – c’est le plus grand soutien de la violence et de la vilénie. N’oubliez pas ces trois points : soyez une classe ennemie de toute nation, constituez une classe lorsque vous agirez et que vos actions utiliseront la violence comme moyen. Sachant cela, il sera très facile de répondre à la question : quelle importance a pour vous la Démocratie ?
En effet, la Démocratie reste un gouvernement populaire. Ainsi, la majorité des questions contiennent déjà leur propre réponse. Et vu que tout gouvernement, dans le passé comme dans le futur, n’a servie et ne servira que comme un instrument d’oppression et de ressentiment, ne vaudrait-il pas la peine d’y réfléchir à deux fois ? Que signifie un soi-disant gouvernement populaire ? Que dans le peuple sont unis à la fois le loup et le mouton, la bête féroce et la proie déchiquetée. La bête, ce sont les propriétaires, et la proie ce sont les dépossédés. […]
Ainsi, à vous qui êtes seulement les fils [et les filles] d’une classe et non d’une nation, ils offrent de créer un gouvernement populaire… Pourquoi ? Ils souhaitent que vous deveniez des membres de la société bourgeoise, parce qu’ainsi vous oublierez la nécessité de la détruire. Et nos ennemis : se préoccupent-ils vraiment de l’opinion de la majorité ? Allons donc ! Lorsqu’il y a une grève et que les ouvriers – la majorité d’une ville – se révoltent, ils répondent avec des coups de fusil et des peines de prison. La Démocratie nous dit clairement : dis ce que tu as envie de dire, écris ce que tu veux, mais… ne touche pas à la propriété privée ni à l’Etat ! Vos intérêts vont toujours à l’encontre de cela, ils vous poussent toujours à tout prendre, à toucher aux bases, à abattre et à déstabiliser l’Etat. […]
Il existe deux chemins, deux chemins opposés et irréconciliables, aussi différents que le jour et la nuit. L’un dit : « unis avec la bourgeoisie, nous allons abattre l’Autocratie, nous créerons la Démocratie et nous utiliserons les moyens légaux de la lutte ». L’autre dit : « vous les ouvriers, en tant que classe vous devez être contre toutes les lois. Lorsque s’approchera un défenseur de l’Autocratie, il vous dira : ‘’ le Tsar est le votre père et les sujets sont ses fils, dont il s’occupe de manière légale’’. Vous n’avez qu’à lui répondre : ‘’Mensonge. Nous n’avons pas besoin de pères, ni nobles ni célestes, parce que tous nous oppriment et protègent la propriété privée’’. Lorsque s’approchera un démocrate en disant : ‘’prends déjà la liberté d’expression, de presse et de réunion, mais ne te révolte pas et ne casse rien… ainsi nous serons tous fils d’une même nation’’, réponds-lui ‘’ta liberté ne concerne que ceux qui entendent préserver la propriété privée, mais notre bonheur et notre libération ne dépendent que de la manière dont nous briserons les bases de ton système. Ta liberté est ma tombe, ton hymne national est le chant funèbre de l’enterrement de la lutte des classes. Et pour ces raisons : à bas la Démocratie et vive le mouvement violent du prolétariat’’ ».
Et c’est ainsi que vous verrez la Démocratie ; lorsque vous saurez que votre but est de vous préparer pour la Révolution sociale ; lorsque vous vous rendrez compte que pour cela, il faut utiliser toutes les richesses, afin que chacun [et chacune], en travaillant selon ses capacités, puisse satisfaire tous ses besoins ; que votre objectif est la destruction de tout Etat, parce que chaque Etat est le mur qui défend et le pilier qui soutient la propriété ; lorsque vous comprendrez que le développement total d’une personnalité n’est possible que dans des communes sans Etat… Alors vous ne serez plus des partisans de l’arhia (l’autorité) mais deviendrez des partisans de l’anarhia (absence d’autorité) à l’enseigne de l’anarchisme communiste. […]
A bas l’Autocratie !
A bas la Démocratie !
Vive l’Anarchisme communiste !
Vive la Révolution sociale !