Traduction d’une brochure états-uniennes qui reprend les divers éléments de la critique anarchiste de la démocratie. Il est possible de trouver la version en anglais-américain sur le site « warzonedistro.noblogs ».
Sommaire
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Introduction
Nous avons décidé de compiler cette critique de la démocratie parce que nous identifions une opposition entre elle et la liberté des individus à créer leur propre vie de la façon dont ielles le veulent. Certains des problèmes que nous avons identifiés avec la démocratie ont été reconnus par certain.e.s défenseureuses mais cela n’a conduit qu’au développement de formes modifiées de démocraties (plusieurs penseureuses ont tenté de donner au concept une forme acceptable). Alors que notre analyse nous a mené à abandonner le concept radicalement parce que nous y trouvons des erreurs fondamentales qui ne peuvent être corrigées. Notre critique est pour la démocratie sous toutes ses formes, autant représentative que direct. Nous n’allons pas suivre les appels confus à plus de démocratie, nous appelons à son entière abolition. Dans cette perspective, nous discuterons du concept d’aliénation et comment la démocratie en est constituée. Nous interrogerons la logique de la prise de décision décontextualisée, la réduction des idées à de simples opinions et l’universel acceptation de la « règle de la majorité ». Nous irons aussi voir quelques critiques immanentes à la démocratie telle que la démagogie, le lobbying et la corruption, qui sont généralement acceptées par les défenseureuses de la démocratie, puis nous parlerons de pourquoi la démocratie est si efficace à se reproduire elle-même.
Définition de la démocratie
Pour commencer, donnons une définition de ce que nous allons critiquer. La démocratie est une théorie de gouvernement dans laquelle les lois reflètent la volonté de la majorité déterminée soit par vote direct ou par une élection de représentant.e.s. Généralement, la légitimité d’une démocratie naît de l’adoption d’une constitution, qui établit les règles, les principes, les devoirs et pouvoirs fondamentaux du gouvernement et un ensemble de droits individuelles en oppositions à ceux du gouvernement. Ces droits tentent de protéger les individus des caprices de la majorité démocratique – un concept développé pendant le renversement de la monarchie par le républicanisme.
Aliénation
Tout d’abord, l’aliénation. Pour débuter notre critique de la démocratie nous discuterons de la plus générale critique anarchiste de l’aliénation. Les anarchistes se distinguent par leur affirmation du lien direct et non délégué entre la pensée et l’action, entre les désirs et leur libre satisfaction. Nous rejetons tout processus social qui briserait ce lien – comme la propriété privée, les rapports marchands, la division du travail et la démocratie. Nous appelons la rupture de ce lien l’aliénation. Les passions et les désirs ne peuvent être une délectation que lorsqu’ils sont des forces réelles et indéniables de nos vies. Dans l’état d’aliénation, cependant, ils sont tronqués par notre conscience que les conditions de notre existence ne sont pas sous notre contrôle. Ainsi les rêves ne sont plus que pour les rêveur.se.s par ce que nos désirs font constamment face à l’impossibilité de l’action. Cette désespérante situation, lorsque nous perdons notre connexion avec les désirs et les passions qui nous meuvent, nous rend incapables de retrouver le contrôle de nos vies, nous laissant condamnés à stagner dans un état de passivité. Même le désir de changer les conditions matérielles et sociales aliénantes fait face à la passivité et au désespoir et les laisse essentiellement intacts. La société se retrouve ainsi divisée entre, d’une part, les aliénés, privés de leur capacité de façonner leur vie comme ils l’entendent, et, d’autre part, ceux qui contrôlent ces processus, qui tirent profit de cette division en accumulant et en contrôlant l’énergie aliénée afin de reproduire la société actuelle et de perpétuer leur propre rôle de dirigeants. La plupart d’entre nous sommes dans la première catégorie tandis que les propriétaires, les chef.fe.s et les politicien.ne.s en composent la seconde. Finalement, nous sommes contre la démocratie parce que son existence maintient la division que nous cherchons à abolir. La démocratie ne fait rien d’autre que de maintenir l’existence du pouvoir aliénant, en demandant de conserver la séparation entre les désirs et leur réalisation, et toutes tentatives de s’engager dans ce système n’a d’autre effet que de le produire. Les démocraties de tous types – représentatives ou directes – ont pour seule méthode de prise de décision le vote ou la délégation, l’origine même de ce qui transfère la volonté, les pensées, l’autonomie et la liberté d’une personne dans un pouvoir qui lui est extérieur. Ça ne fait aucune différence que ce pouvoir soit transféré à des représentant.e.s élu.e.s ou à une quelconque majorité. Ce qui importe c’est qu’il n’est plus votre. La démocratie a donné le pouvoir à la majorité. Vous avez été privés de votre capacité à déterminer les conditions de votre existence en libre coopération avec ceux qui vous entourent. Il y a une importante distinction ici. Les parties sont politiques par leur volonté à représenter les intérêts d’autres. C’est une volonté d’aliéner le pouvoir – au sens de capacité de ... – parce que lorsque quelqu’un prend le pouvoir avec la volonté de me représenter, je deviens séparer de ma propre capacité et liberté d’action. Dans ce sens, les anarchistes sont anti-politiques. Nous ne sommes pas intéressé.e.s par les différentes revendications de pouvoir aliéné, par un changement de gouvernement, par une autre forme de représentation, par un changement de régime, ou par quoique ce soit qui ne soit qu’un maquillage différent de l’aliénation. À chaque fois que quelqu’un se présente comme ton.a représentant.e ou comme cellui qui va te libérer, ça devrait signifier qu’il y a là un ennemi. Nous sommes anti-politique parce que nous sommes intéressé.e.s par l’auto-organisation de la capacité d’agir des individus. Ce désir d’auto-organisation est complètement orthogonal à la démocratie dans toutes ses formes.
La décontextualisation comme forme d’aliénation
Deuxièmement la décontextualisation. Notre critique de l’aliénation est connectée au problème de la décontextualisation, parce que en démocratie les décisions sont aussi aliénées de leur contexte d’émergence. Les démocraties requièrent des lois, des règles et des décisions qui sont prises indépendamment des circonstances dans lesquelles les personnes se trouvent – ce qui pousse les personnes dans des rôles prédéterminés et engendrés, plutôt que de la libre exploration par les individus et les groupes d’individus des décisions à prendre dans divers contextes et temporalités. Pour organiser un vote, la complexité d’un problème, ses causes et ses effets et sa possible résolution sont réduits à un oui ou non, un pour ou contre. La question est sans importance si la méthode est mauvaise : la réduction du problème, quel qu’il soit, à cette dichotomie constitue une capture par le processus de prise de décision ou de légifération démocratique de la capacité des personnes prises par ce problème à le résoudre. De plus, la réduction n’est pas une chose neutre. Qui décide de quelle manière le problème doit être réduit ? C’est ce piège que l’on retrouve lorsque des projets locaux mêlant public et privée procèdent à des consultations citoyennes – et donc ce piège qui de façon plus général approfondit l’aliénation par décontextualisation. Les citoyen.ne.s convié.e.s sont invité.e.s à participer à la prise de décisions d’une chose qui les concerne sans avoir participé.e.s à la formulation de celle-ci. Dans un tel cas de figure, personne n’accepterait de participer au débat. [1]
Opinions
Troisièmement, l’opinion. La démocratie donne aussi une importance non négligeable aux « opinions ». Les électeurs deviennent des spectateurs dans le processus dans lequel sont présentées les opinions entre lesquelles il faut choisir, alors qu’en fait ceux qui créent ces possibilités de choix sont ceux qui sont réellement au pouvoir. Nous avons tous déjà vu la slogantisation et le réductionnisme qui survient lorsque les représentants ou les éditorialistes réduisent les idées à de simples opinions entre lesquelles choisir.La réduction des idées à de simples opinions à choisir a un effet polarisant sur les personnes. Lorsque la « sélection » est la seule méthode disponible et qu’il n’y a d’autre choix que de choisir entre « A » et « B », les opposants sur une question s’éloignent les unes des autres et renforcent leur conviction mutuelle d’avoir « raison » – au lieu de reconnaître la complexité des enjeux, de se rapprocher pour trouver un compromis ou de chercher à dégager une solution commune. Le vote ressemble fortement au système économique capitaliste qui accompagne toujours la démocratie. Il y a des producteurs qui dictent l’ordre du jour, et il y a des consommateurs qui passent la plupart de leur temps dans le rôle de spectateurs – choisissant des opinions sur le marché des idées. Ces choix se transforment également en un jeu de compétition, et chaque décision aboutit à des « gagnants » et des « perdants ». Il semble probable que cela fasse partie de la polarisation qui accompagne la prise de décision en démocratie – les gens durcissent leurs positions et débattent avec acharnement, en partie parce que leurs idées sont contaminées par le désir d’être perçus comme ayant « raison » ou comme des « gagnants », même si un compromis ou un accord mutuel aurait pu être possible.
La majorité
Quatrièmement, la majorité. Au-delà des questions d’aliénation, de la création d’opinions ou de la décontextualisation des décisions, la démocratie a d’autres sérieux problème. Le concept de « majorité » est particulièrement troublant. En acceptant toujours la volonté de la majorité, la démocratie légitime la tyrannie de la majorité sur quoique ce soit d’autre. Cela signifie que ce principe du tout-au-vainqueur de la démocratie, les minorités non aucune influence sur les décisions qui sont prises. C’est en réalité encore pire que cela puisque la « majorité » dans la plupart des situations n’est même pas la majorité de la population mais uniquement le plus imposant des groupes « minoritaires » – il n’y a jamais de majorité absolue. Pour de stables et importantes minorités cela signifie que la démocratie n’est pas porteuse d’une liberté plus grande que les régimes despotiques ou dictatoriaux. En donnant l’illusion de la participation de tout le monde, la démocratie permet à la majorité de justifier leurs actions peu importe combien elles sont oppressives. Puisque la démocratie repose sur le principe selon lequel chacun peut participer au processus politique, il n’y a aucun inconvénient à accorder le droit de vote aux groupes exprimant des opinions minoritaires, car le fait qu’ils perdent aux urnes ne fera que légitimer les décisions contraires prises par la majorité. De même, si des individus choisissent de ne pas voter, leur abstention est tout de même interprétée comme un assentiment à l’opinion majoritaire, puisqu’ils auraient pu voter contre s’ils l’avaient voulu. Il n’y a pas d’échappatoire. De plus, le modèle d’une-personne-un-vote de la démocratie ne peut pas prendre en compte la différence d’engagement des individus vis-à-vis d’une proposition. Deux électeurs qui sont vaguement informés par quelque chose auquel je m’oppose farouchement gagneront quand-même. De cette manière, les majorités n’offrent que très peu de possibilités de rompre avec le statu quo. Pour reprendre les mots d’Enrico Malatesta, un anarchiste italien du XIXe siècle : « Le fait d’avoir la majorité de son côté ne prouve en rien que l’on ait raison. En effet, l’humanité a toujours progressé grâce à l’initiative et aux efforts d’individus et de minorités, alors que la majorité est, par nature, conservatrice, lente, soumise à la force supérieure et aux privilèges établis. »
Les critiques immanentes
Cinquièmement, les critiques immanentes. Nous partageons un ensemble de critiques communes et bien connus de la démocratie. Cela incluant la fragilité des démocraties face à la démagogie, au lobbying et à la corruption. La démagogie désigne une stratégie politique visant à obtenir un résultat souhaité ou le pouvoir en recourant à la rhétorique et à la propagande pour faire appel aux préjugés et aux pulsions réactionnaires de la population. Toutes les formes de démocratie sont la proie de démagogues prêts à saisir la moindre occasion pour servir leurs propres intérêts en créant un consensus à partir des sentiments passagers de peur, d’espoir, de colère et de confusion du grand public. De plus, la démocratie représentative est particulièrement vulnérable au lobbying. Les groupes d’intérêts particuliers envoient des personnes extrêmement bien rémunérées à la rencontre des élus pour les persuader, les menacer, négocier avec eux ou les soudoyer afin qu’ils adoptent des lois, accordent des financements publics ou accordent d’autres faveurs à leur groupe. Comme les élus sont souvent issus de l’industrie, du monde des affaires, de milieux religieux ou de la classe supérieure, ils ont donc, dès leur entrée en fonction, de nombreux intérêts particuliers qui vont au-delà de la volonté du peuple. Les lobbyistes parviennent souvent à obtenir ce qu’ils veulent. Ce sont là aussi les symptômes de problèmes qui surgissent lorsque les individus sont réduits à un rôle de spectateurs passifs dans un processus décisionnel, ou lorsque leur implication dans la création de leur propre environnement se limite à un simple choix d’opinion. Contrairement à d’autres qui ont mis en évidence les problèmes liés à la démagogie et au lobbying dans les démocraties, nous ne prônons pas des changements démocratiques qui nous permettraient de devenir de meilleurs démagogues ou lobbyistes. Des questions telles que la réforme du financement des campagnes électorales ou le temps d’antenne subventionné ne nous intéressent pas, car en reconnaissant la tyrannie de la manipulation politique, nous ne cherchons pas pour autant à changer les choses de manière à pouvoir nous approprier cette tyrannie. La démocratie n’offre d’autre choix que de se libérer de l’oppression en devenant soi-même l’oppresseur : la liberté réside dans l’abolition totale de cette institution. Et bien sûr, tout le processus électif est exposé à une corruption flagrante. Comme le disait Staline : « Ceux qui votent ne décident de rien. Ceux qui comptent les voix décident de tout. »
La reproduction de la démocratie
La démocratie est considérée comme la seule forme légitime d’expression ou de pouvoir décisionnel, sans qu’on explique vraiment comment ni pourquoi il en est ainsi. Aujourd’hui, les êtres humains vivent soit dans des démocraties, soit dans des pays soumis à la domination économique et militaire de pays démocratiques. Compte tenu de ces deux options, il semble raisonnable de conclure que la démocratie est synonyme de liberté et de bonheur. Ici, aux États-Unis, l’endoctrinement démocratique commence dès l’école primaire, avec les élections, le salut au drapeau le matin et les serments chantés. Cependant, l’existence d’un statu quo n’implique pas l’existence passée ou future d’autres conditions, et nous devrions faire preuve d’esprit critique face à la manière dont la démocratie se présente comme la condition préalable indispensable à la liberté. Lorsque la démocratie encadre notre débat et nous oblige à raisonner selon ses propres termes, toute action visant à transformer le contexte sociopolitique doit s’inscrire dans ses cadres et ne peut aboutir qu’aux fins qu’elle autorise. C’est pourquoi la démocratie se perpétue sans que la classe dominante ait à déployer beaucoup d’efforts particuliers. Un système démocratique fondé sur la « règle de la majorité » donne à la classe aliénée et exploitée l’illusion de détenir le pouvoir, alors que celui-ci reste en réalité entre les mains de la classe qui l’aliène et l’exploite. Même les contradictions les plus évidentes sont ignorées, car le système a assimilé son existence à la liberté et se place ainsi hors du champ des idées contestables. En se proclamant premier principe de la liberté individuelle et sociale, la démocratie apparaît comme une source tolérante et malléable du bien public, au-delà de toute remise en question. Par ailleurs, les principes d’une-personne-un-vote ou de la « règle de la majorité » impliquent que « Nous, le peuple », détenons le pouvoir, quelles que soient les preuves qui s’accumulent pour démontrer le contraire. Il s’ensuit logiquement que lorsque le peuple n’apporte pas de changements à notre système, c’est que nous ne souhaitons pas le modifier. En théorie, nous croyons en la justice, la liberté, etc., sinon nous n’aurions pas instauré une démocratie. Puisque nous, peuple épris de liberté et démocrate, agirions naturellement pour mettre fin à l’oppression dès que nous la découvririons, il s’ensuit que si une politique, une loi ou une pratique ne change pas, c’est qu’elle n’opprime pas véritablement le peuple. Il est évident que cette ligne de pensée ne nous a pas conduits, ne nous conduit pas et ne nous conduira jamais vers une société véritablement libre et égalitaire. Pourtant, rejeter cette logique sans adopter une critique plus générale de la démocratie nous conduit à une autre conclusion douteuse, souvent avancée par les factions progressistes et libérales aux États-Unis. Elle revient à dire que notre gouvernement nous déçoit parce que nous, le peuple, sommes trop apathiques, ou trop inconscients, ou trop stupides, ou trop n’importe quoi d’autre pour exercer notre immense pouvoir comme nous le devrions. Si seulement nous, les progressistes, pouvions mobiliser, informer ou éduquer le public, alors tout fonctionnerait à merveille. Et ainsi, on voit des gens vraisemblablement intelligents se prendre la tête, essayant de réformer un système qui, dans sa forme la meilleure et la plus fonctionnelle, ne peut qu’espérer opprimer tout le monde, de manière égale, un pourcentage égal du temps. Encore une fois, la classe dirigeante peut dormir sur ses deux oreilles tant que nous nous reprochons à nous-mêmes, et non à elle, notre position d’aliénation dans la société moderne, et cela continuera jusqu’à ce que nous prenions conscience des défauts intrinsèques du concept même de démocratie et que nous refusions de le reproduire. Nous reproduisons la démocratie en la soutenant par notre vote et par notre soumission quotidienne au résultat des élections. Si vous comprenez que la démocratie ne vous permettra jamais d’agir en dehors de ses paramètres étroits et que vous acceptez notre critique de la règle de la majorité, alors le vote et les élections ne servent qu’à réaffirmer et à légitimer le pouvoir de l’État, quel que soit le sens de votre vote. En votant, vous pouvez initier ou rejeter n’importe quelle politique, pratique ou personne, sauf le système lui-même. C’est pour cette raison que la classe dirigeante d’un gouvernement démocratique dans son ensemble ne voit aucune menace réelle dans le suffrage, même si certains politiciens peuvent souffrir de la défaveur du public. De nombreux historiens politiques ont souligné que le gouvernement accordait le droit de vote aux groupes privés de ce droit à des moments où il avait besoin d’un soutien de masse pour atteindre un objectif, généralement d’ordre militariste, plutôt que lorsque le public le réclamait le plus vivement. C’est la stratégie classique du « si tu veux obtenir quelque chose, tu dois faire des concessions ». De plus, l’octroi du droit de vote a permis au gouvernement de canaliser l’énergie de mouvements de masse qui auraient pu représenter une véritable menace pour le pouvoir de l’État vers une forme d’action inoffensive – le vote – qui a réduit la vitesse et l’ampleur des changements souhaités tout en reproduisant simultanément la démocratie. Les grands mouvements pour le droit de vote aux États-Unis n’ont réussi qu’à « libérer » les minorités ethniques et les femmes de la marginalisation officielle pour les faire entrer dans un système de marginalisation. Grâce à leurs efforts, tous les citoyens américains ont le même droit de participer à un système oppressif et d’espérer qu’il joue en leur faveur. En réalité, un.e observateur.ice avisé.e verrait dans tout débat public sur qui peut ou ne peut pas voter une manœuvre de diversion. Le gouvernement utilise le vote pour atténuer les revendications des minorités et saper l’élan qui se crée autour de l’action directe. Il n’y a pas de fumée sans feu, et il n’y a pas de suffrage sans marginalisation délibérée. Lorsque nous mordons à l’hameçon du gouvernement en votant, nous lui donnons le pouvoir de nous priver de notre capacité à prendre pleinement le contrôle de nos vies, dans toute leur ampleur et leur portée. Les élections ont tendance à plonger les gens dans une attitude passive, à leur offrir le salut par la croyance en la sagesse de la majorité plutôt que par une action autonome. Il en résulte une division entre dirigeants et suiveurs, où les électeurs se tiennent à l’écart en tant que spectateurs de leur propre gouvernement, et non comme acteurs à part entière. Les systèmes politiques de tous types excluent la possibilité d’une action directe, mais la capacité insidieuse de la démocratie à se reproduire en tant que système restrictif tout en intégrant continuellement davantage de personnes dans sa rhétorique « que la liberté retentisse » la rend particulièrement sournoise.
La démocratie n’est qu’un aspect de nos vies
L’organisation politique formelle ne traite que certains aspects de la réalité concrète, la démocratie ne détermine donc pas entièrement notre droit à l’autodétermination. Par exemple, les libertés dont on a l’impression de jouir dans la rue sous un gouvernement démocratique ne s’étendent pas au lieu de travail. Le salaire minimum, la durée maximale du travail, les conditions de sécurité et autres dispositions réglementaires adoptées par le gouvernement sous la pression du sabotage, des attaques et de contestations sociales peuvent améliorer les conditions de travail et interdire certains abus. Néanmoins, l’employeur et l’employé n’interagissent pas en tant que deux égaux démocratiques. L’un a le rôle de patron, l’autre celui de travailleur, et tous deux sacrifient un peu de leur vie pour ces rôles — mais une nouvelle élection n’y changera rien. La démocratie n’existe qu’en tant que partie intégrante de notre expérience globale. Lorsqu’elle s’accompagne du capitalisme en tant que système économique, nous sommes également confrontés à une autre série de difficultés. Nous avons déjà souligné comment la démocratie régit les actions des individus, mais les mesures prises par les dirigeants de l’État ou les résultats des référendums peuvent échouer de la même manière. Car en réalité, la classe dirigeante des capitalistes contrôle les processus démocratiques par le biais de certaines pressions qui ne sont pas ouvertement reconnues comme faisant partie du processus démocratique, et qui sont assurément « antidémocratiques ». Cela rend très difficile l’adoption de lois dites « progressistes », car les mesures progressistes sont généralement hostiles à la classe capitaliste et perturbent le bon fonctionnement de l’économie. Cela s’est produit à maintes reprises dans tous les grands États démocratiques, et plus particulièrement en Amérique du Sud et au Royaume-Uni. Pour reprendre les mots de Jacques Camatte : « Le spécialiste est devenu un rapace, le bureaucrate un misérable lèche-bottes. »
La démocratie directe n’est pas l’anarchie, bande d’imbéciles
Nous espérons avoir démontré que toute forme de majoritarisme implique la répression des libertés individuelles et la restriction de l’action directe au profit d’un processus décisionnel différé. C’est pourquoi le nombre de sites web et la quantité de documents proclamant que les anarchistes aspirent à la démocratie directe nous ont quelque peu surpris lors de nos recherches pour cette critique. Les anarchistes croient en des relations non médiatisées entre individus libres, en l’absence de toute force coercitive ou aliénante dans les sociétés, et en un droit universel et incontestable à l’autodétermination. Ces convictions mènent à de nombreuses visions différentes du monde, mais lorsqu’elles sont sincères, elles ne mèneront jamais à la démocratie. Même la « démocratie directe » exige de se soumettre au statu quo qui produit une hiérarchie du groupe sur l’individu, nous séparant ainsi de nos désirs et nos désirs de leur réalisation sans entrave. Quiconque renoncerait à ces principes devrait également renoncer au nom d’« anarchiste » – peut-être au profit de « libertaire ».
Conclusion
En conclusion, il est facile de constater que, par son fonctionnement aliénant, sa réduction des idées à de simples opinions, son exigence d’une prise de décision décontextualisée, sa « règle de la majorité », sa nécessité de se reproduire en tant que système et sa vulnérabilité à la démagogie, la démocratie présente de très graves problèmes et est bien loin de la liberté qu’elle prétend représenter. Il ne s’agit pas de problèmes liés aux différentes manières dont la démocratie est mise en œuvre, mais de problèmes endémiques au processus démocratique lui-même.
Contrairement aux partis politiques, on comprend aisément pourquoi les anarchistes (qui ne cherchent pas à tirer parti de ces lacunes à leur propre avantage) rejettent la démocratie dans son ensemble.
Notes :
[1] Ajout de la traduction.