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intro

La commémoration n’est pas dans nos habitudes. Si nous avons voulu consacrer un ouvrage aux Rote Zora, plus de trente ans après leur formation, c’est davantage pour remettre à la lumière du jour des événements que d’autres aimeraient enfouis dans l’oubli que pour leur rendre un simple hommage ou les faire figurer à un panthéon révolutionnaire. Leur pertinence, leur mode d’organisation et leur capacité à agir en pleine période de répression nous ont donné l’envie de partager leurs écrits et de faire connaître leurs actions. Et si nos positions peuvent parfois diverger de celles des Rote Zora, il n’empêche que nous savons reconnaître nos camarades.

Depuis quelques années, nous avons eu l’occasion de voir çà et là de rares brochures sur le groupe. Reprenant une interview de 1984 accordée au journal allemand Emma et parfois le texte Chaque cœur est une bombe à retardement, celles-ci nous laissaient cependant un goût de trop peu, vu notre curiosité à son égard. Il a donc fallu nous atteler à la traduction des communiqués relatifs aux actions que les Rote Zora ont menées durant près de vingt ans. Nombreux, parfois denses, ils n’ont pas tous trouvé leur place dans cet ouvrage qui vise avant tout à offrir un panorama des diverses thématiques posées par le groupe. Nous avons donc entrepris une sélection qui permettra d’aborder ses principaux axes de réflexion et d’actions. Pour approfondir davantage, on se reportera à la chronologie des actions des Rote Zora à mettre en parallèle avec celle des Cellules révolutionnaires, toutes deux ajoutées ici en annexes, ainsi qu’au site germanophone http://www.freilassung.de qui présente l’ensemble des communiqués des Rote Zora et des Cellules révolutionnaires.

Bien qu’ayant déjà été un peu diffusés en français, le texte Chaque cœur est une bombe à retardement et l’interview La résistance est possible ont été ici retraduits : ils nous semblaient avoir toute légitimité à figurer dans leur intégralité. Tous deux permettent de mettre en perspective les communiqués qui, à eux seuls, pourraient sembler anecdotiques.

Enfin, on trouvera ici deux textes rédigés pour ce livre. L’un se penche sur l’automne 1977 — cette époque singulière qui fut appelée l’Automne allemand — et revient sur la législation sécuritaire de l’Allemagne de ces trois dernières décennies. L’autre parcourt succintement l’histoire des Rote Zora, histoire inévitablement croisée avec celle des Cellules révolutionnaires.

Toutes les notes de cet ouvrage ont été ajoutées à cette édition.

De l’Automne allemand au déluge sécuritaire

« Mais, je le répète : nous ne nous débarrasserons pas du terrorisme simplement en légiférant. Nous devons détruire l’humus spirituel sur lequel il prospère. Pour ce faire, il est nécessaire de mieux faire éprouver, de mieux faire sentir à nos citoyens, et particulièrement à la jeunesse, le caractère unique de l’État de droit libéral dans notre histoire nationale. »

Helmut Schmidt [2]

L’histoire de l’Allemagne a de nombreuses zones obscures, mais elle a au moins le mérite de mettre en évidence le fondement même des régimes démocratiques modernes et de nous éclairer sur leur effarant cynisme. Dès octobre 1950, le chancelier Adenauer signe un décret visant l’élimination des antifascistes parvenus après 1945 à intégrer l’appareil d’État. Les membres d’organisations communistes, pacifistes, antifascistes, et même de l’Association des victimes du régime nazi, sont déclarés indésirables. En 1951, le Tribunal constitutionnel déclare illégaux le Parti communiste allemand et trente-sept autres organisations politiques. Si la rupture avec le régime nazi est indéniable, la capacité de la démocratie à se protéger de tout risque de débordement par la gauche l’est tout autant. L’instinct de conservation a parfois de regrettables impératifs dirons-nous. Comme celui de devoir laisser à de hauts postes de l’appareil d’État d’anciens nazis ayant transféré leurs compétences, de la mise en œuvre de l’idéologie du IIIe Reich à la défense du libéralisme. Globke, ancien nazi de haut rang, devient ainsi en 1953 le bras droit d’Adenauer qui le nomme secrétaire d’État. En 1958, plus de huit cents anciens nazis occupent de hautes fonctions dans la justice et environ trois cents sont à la direction de la police. La même année en France, Papon est nommé préfet de Paris par un général de Gaulle ayant triomphé des Allemands… et de la résistance révolutionnaire [3]. Loin d’être de malencontreux événements révélant un problème conjoncturel, ces exemples d’après-guerre éclairent sur la nature même de la démocratie. La démocratie et la dictature sont les deux faces d’une même monnaie, dénonceront les antifranquistes espagnols à la mort de Franco. Et cette monnaie est frappée du sceau d’un capital pragmatique qui fait tanguer les régimes politiques au gré de ses intérêts.

Dans la RFA des années soixante, les mouvements étudiants ont progressivement adopté cette analyse. Bien que l’assassinat de Benno Ohnesorg au cours de la manifestation du 2 juin 1967 ait pu être perçu comme une preuve de la nature fasciste de la RFA, il convient de souligner, comme l’opposition extraparlementaire l’avait alors fait, que le fascisme d’un État ne se caractérise pas par la puissance de sa répression ou par l’instauration de la terreur. Le fascisme d’État a pour objectif la destruction des organisations émancipatrices et peut l’atteindre par d’autres moyens que ceux ouvertement violents.

Ainsi, dans la conception de « société structurée » [4] qui caractérise alors la RFA, toute organisation de lutte au sein du mouvement ouvrier a été intégrée, annihilant ainsi toute possibilité d’antagonisme réel au sein du système. Dans ce modèle de société où les intérêts de toutes les classes seraient conjoints, le pluralisme politique n’est que la façade d’un parti unique, celui de l’ordre libéral démocratique. De surcroît, la violence fasciste et la prétendue non-violence de la démocratie bourgeoise ne s’opposent pas, puisque celle-ci camoufle la violence inhérente à toute société de classes. Jusqu’à la fin des années soixante, en l’absence d’opposition politique réelle au régime post-fasciste, la fiction d’une société pacifiée a pu masquer la violence structurelle de la société ouest-allemande.

En 1969, après les lois d’exception, après la manifestation du 2 juin 1967, après mai 68, la victoire électorale du parti socialiste SPD et le slogan du chancelier Brandt « Osons plus de démocratie » inaugurent une ère nouvelle. Certains, dans l’opposition extraparlementaire, ont alors pu douter : peut-être le capitalisme n’engendrait-il pas forcément le fascisme. Leurs doutes seront vite infirmés : l’ère nouvelle du SPD est celle de la vengeance de l’État contre la gauche révolutionnaire. L’ordre libéral démocratique est un Ordre, et, à ce titre, il ne souffre pas les marges. Au cours des années soixante-dix, le débat politique entamé la décennie précédente dans les mouvements étudiants s’oriente encore davantage vers la question des liens entre démocratie et fascisme. Les actions des mouvements de lutte armée doivent être compris dans ce contexte, non comme une réaction à une République fédérale fille bâtarde du IIIe Reich, avec ses élites nazies recyclées et son passé mal digéré, mais comme la mise en évidence du caractère fasciste de la démocratie libérale.

L’État utilise très tôt le prétexte de la Fraction Armée rouge — la RAF — pour assouvir sa passion de la chasse aux sorcières. En janvier 1972 est proclamé l’édit contre les radicaux (le Radikalenerlass) pour que soit appliquée contre eux une véritable interdiction professionnelle (Berufsverbot [5]) en prétextant : « Ulrike Meinhof enseignante ou Andreas Baader employé dans la police, ça ne va pas » [6]. Tous les salariés du service public (soit environ 20 % de la population active) et les candidats aux postes de ce secteur sont soumis au devoir de soutenir « l’ordre libéral et démocratique » défini par la Loi fondamentale [7] et de rester au-dessus de tout soupçon de conduite ou convictions subversives. Le texte condamnant l’appartenance des salariés du service public à une organisation « ennemie des objectifs de la Constitution » aurait donné lieu à 11 000 procédures, et si cette loi est remarquable ce n’est pas seulement au vu des exclusions qu’elle aurait entraînées. Au-delà, c’est surtout 3,5 millions de personnes qui sont l’objet d’enquêtes entre 1972 et 1992 [8] et il semble bien que ce soit surtout l’opportunité de ficher un nombre considérable de gens qui ait motivé les législateurs ouest-allemands.

De 1969 à 1976, ce ne sont pas moins de cinquante-deux lois de sécurité intérieure qui sont adoptées en RFA. Les crédits pour la police des districts régionaux sont doublés sur la même période, ceux de la police fédérale sont multipliés par six et ses effectifs par deux et demi. D’après Helmut Schmidt, le BKA [9] est alors une des meilleures forces de lutte anticriminelle au monde. Horst Herold, qui le dirige de 1971 à 1981, déclare avec modestie qu’il faut en remercier les anarchistes, couplet classique que dénonce le Mouvement du 2 Juin : «  Les actions révolutionnaires sont bien entendu un prétexte de choix pour restreindre les libertés bourgeoises et pour développer l’appareil répressif  » [10]. Moins de trente ans après la chute du IIIe Reich, la RFA entend assumer à nouveau un rôle international et ne saurait souffrir la présence d’une contestation trop importante. La première puissance économique de l’Europe capitaliste est bien décidée en ces années soixante-dix à ne laisser aucune chance à la révolte issue de la contestation de la deuxième moitié des années soixante. La très forte concentration industrielle et l’implantation de groupes américains sur le sol ouestallemand font de la RFA le fer de lance de l’offensive libérale en Europe. Mais l’important contrôle social et la répression semblent aussi mettre en évidence la fragilité de la « paix sociale » et l’affolement du pouvoir face à l’agitation.

Lorsqu’en 1977 le Chancelier Helmut Schmidt rappelle le « caractère unique de l’État de droit libéral », il ne se contente pas d’en proclamer la souveraineté. Il met en œuvre une politique de traque et de répression nécessaire au fonctionnement du régime. C’est dans ce contexte de répression brutale que Rote Zora s’organise et agit. L’année de sa formation est marquée par une réaction violente de l’État contre l’ensemble de la mouvance radicale. Toute la législation qui est alors instaurée sera une menace au travers de laquelle Rote Zora est passée, puisque les deux seules personnes jugées pour participation directe à ses attentats se sont rendues après des années de cavale [11]. Et pourtant, les moyens engagés par l’État contre l’ensemble des groupes révolutionnaires actifs sont démesurés. Démesurés, c’est ce qu’ils semblent être à l’époque, tant aujourd’hui ce niveau de contrôle alors exceptionnel s’est normalisé en Allemagne comme dans le reste de l’Europe. Notre quotidien ressemble à ce qui était alors un état d’urgence non déclaré.

Les effets de cet arsenal législatif restent d’actualité, et ce qui était présenté comme les armes d’un combat contre la RAF est devenu un pan à part entière du code criminel allemand. La plupart des lois et dispositions prises dans les années soixante-dix et quatre-vingt en direction des groupes armés restent en vigueur, bien que les derniers groupes considérés alors par l’État comme des « organisations terroristes » aient tous mis fin à leurs activités au cours des années quatre-vingt-dix. On doit ici beaucoup à l’aide des États-Unis qui, dès le début des années soixante-dix, ont su transmettre aux dirigeants de la RFA leurs techniques, tactiques et stratégies de counter-insurgency, les ont assistés dans la conception d’unités antiterroristes et ont suggéré leur législation. Créée comme une tête de pont américaine en Europe, la RFA — et notamment le SPD — a donc suivi avec enthousiasme la ligne anticommuniste de son mentor d’outre-Atlantique.

C’est dans la précipitation des événements de 1977 que la répression de l’État ouestallemand à l’égard de la gauche radicale atteint son apogée. Le 8 mai 1976, quelques jours après l’attaque de l’ambassade allemande à Stockholm, Ulrike Meinhof était retrouvée morte pendue dans sa cellule. Un an plus tard est abattu Siegfried Buback, le procureur fédéral tenu responsable, entre autres, de la mort en prison de haute sécurité de trois membres de la RAF — Meinhof, Holger Meins et Siegfried Hausner. En septembre 1977 a lieu l’enlèvement de Hanns-Martin Schleyer, président du patronat allemand et ex-SS, dans le but de l’échanger contre les prisonniers de la RAF. Pour appuyer cette demande, un commando palestinien détourne un avion Lufthansa, rempli de touristes allemands, peu après son décollage de Palma de Majorque. Le 18 octobre, le commando est abattu par un groupe allemand de police d’élite lors d’une halte à Mogadiscio. Immédiatement après, Jan Carl Raspe, Andreas Baader et Gudrun Ensslin, tous membres de la RAF, sont retrouvés morts dans leurs cellules d’isolement de Stammheim, tandis qu’Irmgard Möller, isolée elle aussi, est agonisante, lacérée de coups de couteau. Le lendemain, la police française retrouve le corps de Schleyer dans un coffre de voiture à Mulhouse. Trois semaines plus tard, c’est au tour d’Ingrid Schubert (aussi membre de la RAF) de mourir pendue à la prison de Munich.

L’automne 77 est resté dans les mémoires sous le nom de l’Automne allemand. Point le plus sombre de l’histoire de l’Allemagne d’après-guerre, cette période est marquée par la militarisation de l’État. L’importante offensive de la RAF, avec l’enlèvement de Schleyer et le détournement d’un avion de la Lufthansa, est contrée brutalement et une campagne de traque sans précédent est lancée contre les supposés sympathisants de la lutte armée. Quiconque est suspecté de sympathie pour la mouvance radicale est soumis à la surveillance policière constante, aux écoutes, aux perquisitions et aux arrestations. Les lois sur les crimes politiques sont durcies, la délation est fortement encouragée. Bien qu’il ne soit proclamé officiellement, l’état d’urgence est instauré. L’heure était déjà au contreterrorisme, aux prisons de haute sécurité, aux unités de police spéciales, à l’armement lourd. Elle sera désormais au harcèlement des opposants.

Fort de son expérience de camera silens (cellules silencieuses) et de tote Trakte (sections mortes) [12] , le gouvernement instaure des réglementations spéciales de détention pour les prisonniers soupçonnés d’appartenir aux groupes radicaux [13]. Ils sont en isolement complet, sans aucun contact ni entre eux, ni avec leurs avocats, ni avec les autres prisonniers, ni avec leurs proches, puisque les visites et le courrier sont suspendus. La législation est modifiée pour que soient réduits drastiquement les droits de la défense [14]. À l’extérieur, toute marque de soutien à leur égard est punissable : avoir un tract en faveur du rassemblement des prisonniers politiques ou étendre une banderole au-dessus de l’autoroute peut par exemple être passible de dix-huit mois de prison. Face à une importante crise intérieure, la RFA se tourne vers une solution militaire.

On pourrait penser que l’enjeu pour la RFA n’est pourtant pas d’éviter la défaite au sens militaire du terme, mais de parvenir à faire valoir le caractère démocratique de sa force. Les groupes dits « de guérilla » se sont attaqués à l’image de l’État et ont visé sa destruction symbolique plus encore que la destruction physique de ses structures. Ils ont largement dénoncé le caractère totalitaire de l’ordre démocratique, et, par là, sapé la légitimité du pouvoir des vainqueurs. Depuis plusieurs années déjà, ce sont particulièrement les luttes pour les prisonniers qui entament l’image de l’État lorsque celui-ci doit faire de stratégiques calculs dans l’urgence : les modalités d’incarcération des prisonniers politiques, la réponse policière et juridique aux actions, les propos des dirigeants, en cette période de vacillement du pouvoir, tout est susceptible de révéler la nature des fondements de l’État. Sûrement conscient du danger de cette crise de légitimité, mais fort de sa puissance armée, juridique et médiatique, il confirme ses positions ultra-autoritaires.

Divers moyens juridiques sont offerts à l’État pour que soient inculpées des personnes contre lesquelles aucune preuve sérieuse de participation à des actes qualifiés de criminels ne puisse être apportée. Une loi sur le « terrorisme intellectuel » condamne à la prison les auteurs de toute « approbation anticonstitutionnelle de crimes ou délits » [15] . L’article 129 du Code criminel, condamnant les délits portant atteinte à la sûreté de l’État, et son adjonction, l’article 129a visant l’association terroriste, permettent de déclarer un suspect coupable d’appartenance à une « association hostile à l’État » sans qu’il y ait besoin de preuves de son implication personnelle dans les actes reprochés. De « fortes présomptions de culpabilité » sont un motif de condamnation valide. Plus de 85 % des enquêtes préliminaires en application de l’article 129a sont faites pour soutien supposé en faveur d’ « organisations terroristes », et la plupart du temps il ne s’agit que de déclarations verbales. Sous cette pression, les fronts s’affirment plus nettement entre la mouvance radicale et la gauche libérale en voie d’institutionnalisation. Les Staatsschutzlinken, littéralement « les gauchistes défenseurs de l’État », multiplient les critiques à l’égard des actions violentes dès lors que l’État semble aussi les menacer (la création du Parti des Verts est l’un des effets indirects de cet automne exceptionnel). La pression de l’État a désarçonné un temps la mouvance radicale. Mais dès 1978, celle-ci se relève du coup dur qui lui a été porté et repart à l’action, entre autres contre la juridiction antiterroriste, le nucléaire, les projets industriels, contre les politiques racistes, le patriarcat, les technologies génétiques, l’urbanisme, l’extension de l’aéroport de Francfort ou la politique guerrière de l’OTAN. En 1979, un nouveau départ est pris et les premiers squats s’ouvrent, favorisant le développement de la mouvance autonome. De plus en plus, les actions sont menées par ce que l’on qualifie de Feierabend Terroristen [16] à l’image des Cellules révolutionnaires (RZ) [17] et des Rote Zora. Leurs stratégies et techniques sont alors largement analysées et reprises, au point que les RZ / Rote Zora aient été qualifiées de grandes sœurs de l’autonomie des années quatre-vingt. En effet, elles ont su contribuer aux mouvements sociaux à travers de nombreuses interventions, et ont participé, au sein de la mouvance radicale, à la construction de structures de lutte essentielles pour échapper à la répression.

Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, la hargne répressive de l’État répond aux actions commises par l’ensemble des groupes révolutionnaires, et, paradoxalement, sa panique de la contagion rebelle révèle sa relative fragilité. On peut ici se souvenir d’une déclaration d’Ulrike Meinhof pour la libération d’Andreas Baader au procès de Berlin Moabit en septembre 1974 : « […] déjà à cette époque un groupe de révolutionnaires numériquement faible suffisait à mettre en branle toutes les forces matérielles et hommes de l’État. Il était déjà matériellement visible que le monopole de l’État sur la violence est limité, que ses forces peuvent s’épuiser, que si l’impérialisme est sur le plan tactique un monstre dévoreur d’hommes, il est sur le plan stratégique un tigre de papier. Il était matériellement visible qu’il dépend de nous que l’oppression demeure, de nous aussi qu’elle soit brisée. [18] »

L’utilisation de l’article 129a s’intensifie et 3 300 enquêtes concernant des dizaines de milliers de suspects « terroristes, soutiens ou sympathisants » ont lieu durant la décennie quatre-vingt. Bien que les groupes néonazis et d’extrême droite se soient multipliés après la réunification allemande, l’usage du 129a a toujours été quasi exclusivement réservé aux groupes dits d’extrême gauche [19] . La plupart de ces procédures contre les membres ou soutiens présumés de groupes actifs ont dû être abandonnées tôt ou tard par manque de preuves. En dehors de celles concernant les mouvements de lutte armée lourdement punis, seules 5 à 10 % des procédures du 129a aboutissent à des condamnations. Mais il semble finalement que ce soit davantage la collecte d’informations que les sentences qui aient motivé les procédures. De plus, cela a permis à la police de tester, éprouver et améliorer des méthodes qu’il a été ensuite plus facile d’étendre et de rendre efficaces : traques longues, écoutes téléphoniques, écoutes des domiciles, utilisation systématique de taupes, chantage au repentir, contrôle de l’espace public, vidéosurveillance, etc. Dans les années quatre-vingt, près de 50 000 personnes ont été enregistrées comme « terroristes » suspectés ou « hostiles à l’État » dans le fichier informatique Sécurité intérieure de la police ouest-allemande.

Si la police est tellement avide d’informations c’est qu’elle a bien du mal à comprendre la structure des réseaux actifs. Le spectre des mouvements sociaux s’élargit et se densifie, les luttes se coupent et se recoupent, les hiérarchies sont introuvables puisqu’inexistantes, les mouvements pluricellulaires, les alliances mouvantes… et la police est perdue dans ce flou. Même les services de renseignements montrent des signes de frustration : « Avec ce type de gens notre travail a ses limites. Ils ne sont pas aussi bien organisés que le Parti communiste allemand. C’est le problème principal et un gros désavantage pour nous », déclare avec perspicacité le chef des services de renseignements du Hesse à propos des mouvements autonomes [20].

La législation antiterroriste votée sous la forme de lois d’exception dans les années soixantedix est toujours d’actualité : le paragraphe 129a qui punit « l’appartenance à une association terroriste, le soutien ou la propagande en sa faveur » a été élargi en 1986 pour pouvoir être appliqué aux petits groupes autonomes et, bien entendu, il est revenu à l’ordre du jour dans un contexte de focalisation internationale sur les risques « terroristes ». Cette loi prévoit notamment des mesures de détention particulièrement rudes (isolement, promenades d’une heure par jour, contrôle systématique du courrier, visites sous écoute de trente minutes, et d’une heure tous les quinze jours).

Le soutien et la propagande ne peuvent désormais plus être condamnés, mais aujourd’hui le 129a est complété d’un 129b [21]. Cette nouvelle disposition autorise en plus une garde à vue de dix jours pour toute personne soupçonnée de vouloir commettre un acte de terrorisme. En 2007 par exemple, à la veille du G8 à Heiligendamm, les manifestants opposés à la tenue du sommet se voient menacés du 129a qui peut être utilisé à leur encontre sans qu’aucun événement n’ait encore eu lieu [22]. Et le mois suivant, c’est encore le 129a qui permet des accusations fantaisistes contre sept personnes, dont des sociologues qui ont eu le malheur d’utiliser trop fréquemment dans leurs travaux des « expressions et mots-clé » également utilisés par un « Groupe Militant » recherché (tels que les mots gentrification et inégalité !), ou de ne pas avoir emmené leur téléphone en réunion (ce qui est qualifié de comportement conspiratif !).

Le 129a s’appliquant à des groupes et non à des personnes, le gouvernement allemand s’est donné beaucoup de mal pour apporter ces éléments d’inculpation [23] grâce auxquels un acte de vandalisme peut être requalifié d’opération terroriste. Wolfgang Schäuble, ministre de l’Intérieur, affirme que la présomption d’innocence n’est pas valable dans la lutte contre le terrorisme [24] et s’arrange tout à fait de la marge d’interprétation quasi illimitée du texte.

Le 11 septembre et la tornade sécuritaire qui s’ensuivit ont réactualisé une autre pratique de la police ouest-allemande : le croisement de fichiers. Dans les années soixante-dix, le directeur du BKA, Horst Herold, introduit les méthodes de criminologie systématique et fait établir un dossier complet sur la personnalité et les habitudes de chaque personne fichée, avec les crimes qu’elle a commis ou est censée avoir commis, à quel endroit et à quelle date, les méthodes utilisées, etc. Théoriquement destinés à la prévention de la criminalité, les principes de la criminologie systématique sont appliqués lors de la grande chasse organisée contre la RAF. Puis est mis en place le Rasterfahndung [25], un contrôle massif de la population effectué par ordinateurs pour localiser et arrêter les membres du groupe. Leurs profils et les critères de recherche sont élaborés à partir de la supposition que ceux-ci doivent habiter des immeubles anonymes avec des garages souterrains, et qu’ils doivent payer leurs loyers et leurs factures en liquide. Les fichiers d’administrations publiques, des allocations familiales, des caisses d’assurance maladie, ceux des compagnies privées d’électricité, de gaz, d’eau, de ramassage d’ordures, ainsi que ceux de banques, d’agences immobilières ou de voyages sont alors croisés. Au fur et à mesure est passée au crible la vie des personnes dont les « caractéristiques » coïncident avec ceux des profils préétablis. Une fois encore, si la méthode a prétendument permis l’arrestation d’un supposé membre de la RAF, elle a surtout permis à l’État de s’informer en détail sur une grande partie de la population et de réutiliser ainsi les éléments d’enquête dans des procédures sans aucun lien avec la RAF. Pour faciliter les choses, les procédures de dénonciation sont officialisées dans la moitié des Länder et à Berlin-Ouest, tandis qu’un système d’information et de communication centralise par ordinateurs les différents éléments intéressant les services de renseignements.

Dans toute l’Europe, l’antiterrorisme a permis de transformer les procédures d’exception en dispositif ordinaire. En 2003, le Bundestag adopte un renforcement de la législation antiterroriste qui vise à faire passer de cinq à dix ans de prison la peine maximale pour appartenance à une organisation terroriste. Trois ans plus tard, les gardes à vue sont allongées, les moyens juridiques des services de renseignement (écoutes, surveillances) sont augmentés. L’objectif de la nouvelle législation est notamment de créer une base de données élargie de suspects selon des critères précis comme l’origine ou la religion. L’utilisation du contrôle des données administratives (banques, compagnies aériennes, poste, fournisseurs d’accès à internet, sociétés de téléphonie, etc.) déjà légale est systématisée. Les employés des secteurs classés sensibles tels que l’eau, la poste, l’énergie, les télécommunications, les transports, les radios et télévisions, ainsi que ceux des agences gouvernementales, peuvent être soumis à des contrôles étroits. Le « IMSI Catcher » [26] est légalisé pour la police. Les pouvoirs des services secrets extérieurs et militaires (BND et MAD [27]) sont élargis, comme ceux du BKA. Des données biométriques sont ajoutées aux cartes d’identité et passeports. La législation à l’égard des demandeurs d’asile et immigrants est durcie [28]. Et cætera, et cætera. La liste est longue et non exhaustive.

Si nous affirmons que les moyens de contrôle de l’État, exceptionnels en 1977, sont aujourd’hui normalisés, ce n’est pas une paranoïa aigüe qui nous a atteints, sinon un corpus législatif constituant l’arme rêvée de toute police. Mais ne soyons pas dupes : le principal outil de contrôle de l’État est l’illusion d’un contrôle total, l’illusion de sa toute-puissance. Que nous soyons neutralisés par notre propre peur, voilà l’arme la plus affûtée du système. Il est alors rassurant de constater que d’autres ont su échapper à l’autorité qu’on voudrait nous faire croire infaillible. Les Rote Zora sont de celles-là.

Rote Zora : une histoire en catimini…

Le 16 novembre 1973, lors d’attaques contre l’entreprise ITT à Berlin-Ouest et Nuremberg, les Revolutionäre Zellen (RZ, Cellules révolutionnaires) signent leur première action pour dénoncer la participation de cette multinationale au putsch militaire de Pinochet [29].

Après que se sont formés la Fraction Armée rouge [30] en 1968 et le Mouvement du 2 Juin en 1971, les Cellules révolutionnaires sont le troisième groupe à marquer la lutte armée en RFA. C’est grâce aux contacts établis à travers tout le pays lors du mouvement étudiant de 1968 que les liens nécessaires à une action commune ont pu se créer entre groupes. Quelques années de pratique collective ont permis d’aboutir à la création d’une structure qui, par le nom pluriel de Cellules révolutionnaires [31], met en avant l’idée d’un réseau de cellules actives. Dans le premier numéro de leur journal Revolutionärer Zorn (Colère révolutionnaire), en mai 1975, les RZ exposent les thématiques de leurs actions : anti-impérialisme, antisionisme et soutien des luttes de travailleurs, de femmes et de jeunes [32].

Les RZ axent leurs actions à la croisée des luttes autonomes, des mouvements sociaux de RFA et des révoltes internationales. Ils ponctuent leur quotidien d’actions clandestines d’ampleur, mais réaffirment constamment leur refus d’une hiérarchisation des luttes et des modes d’action, soulignant ainsi que les attentats n’ont de sens qu’intégrés à de larges luttes sociales. Jusqu’en 1993, les Cellules révolutionnaires signent un nombre impressionnant d’attaques, revendiquées par plus d’une centaine de communiqués.

Dans un climat social tendu, ils s’exposent alors aux lourdes peines que les lois anti-chaoten - font peser, bien qu’ils ne s’attaquent qu’à des cibles matérielles — mis à part de très exceptionnelles jambisations [33].

Leurs actions, très diverses, se rassemblent en quelques grands thèmes. Leur première apparition, contre la dictature chilienne, sera suivie d’interventions de solidarité avec des mouvements de libération populaire, notamment sandiniste, Palestinien et Kurde. Les États-Unis et l’OTAN, omniprésents en RFA, sont visés à de multiples reprises, essentiellement par le biais de leurs implantations militaires. À un niveau plus local, les actions des RZ se multiplient contre les politiques xénophobes et le maintien des frontières. À cet égard, les centres de rétention sont touchés, mais ce sont également tous les autres lieux d’enfermement institutionnel que les RZ dénoncent durant vingt ans : centres fermés pour mineurs, taules, asiles psychiatriques. La justice (juges, procureurs, avocats, tribunaux) et la police sont bien évidemment des cibles régulières. Y sont associées dans les dommages de nombreuses entreprises de recherche technologique collaborant au flicage et au fichage alors en plein essor. Les technologies génétiques sont elles aussi dénoncées vigoureusement : sous couvert d’avancée médicale, elles participent au renforcement du contrôle social et au contrôle démographique mondial. Les RZ participent également au mouvement massif d’opposition au nucléaire et, au début des années quatre-vingt, à celui contre la construction de l’aéroport de Francfort. Le thème des transports est aussi abordé par diverses actions des RZ, notamment en faveur du tarif zéro qui fait alors l’objet de campagnes populaires en Allemagne de l’Ouest. Enfin, ce sont également des sociétés de construction incarnant la spéculation immobilière et la gentrification des villes qui sont les cibles d’attentats. Et bien sûr, industries et patronat sont visés à plusieurs reprises en solidarité avec les luttes de travailleurs.

Cellules : féminin pluriel

En mars 1975, ont lieu deux actions antisexistes signées par « des femmes des Cellules révolutionnaires » : la cathédrale de Bamberg est incendiée en réponse au « sale rôle de l’Église dans l’oppression des femmes », et une bombe est déposée au Tribunal constitutionnel [34] après le rejet de la réforme de l’article 218 sur l’avortement [35]

Après avoir multiplié les mesures répressives tout au long de la décennie, l’État ouestallemand répond férocement à une importante offensive de la Fraction Armée rouge à l’automne 1977, et ceci en s’attaquant à l’ensemble des mouvements radicaux fortement marqués par l’assassinat en prison de plusieurs membres de ce groupe [36]. Quelques mois avant cette apogée de la violence d’État, les Rote Zora se forment dans un contexte extrêmement difficile pour la lutte. Pourtant, leur nom témoigne d’une certaine légèreté. Il est tiré du livre de Kurt Held Die Rote Zora und ihre Bande [37] qui raconte les aventures de Zora, gamine vivant dans les ruines d’un château avec d’autres enfants des rues. Ils s’organisent ensemble pour parer aux injustices, vivent en solidarité et aspirent à une vie libre. Ce n’est pas là semble-t-il une référence très sérieuse pour un groupe de lutte armée…

Réparties en moins d’une petite dizaine de cellules sur le territoire ouest-allemand, les Rote Zora s’ajoutent au réseau de Cellules révolutionnaires déjà existantes, partagent pour l’essentiel leurs positions, et utilisent les mêmes méthodes d’action et d’organisation. Leur nom porte les mêmes initiales RZ [38]. Le groupe se démarque cependant des autres cellules par un féminisme radical qui ne parcellise pas leur engagement : l’antipatriarcat est partie prenante d’une lutte totale contre le capital. Les genres et leurs rôles sont abordés comme les éléments d’un mécanisme structurel qui ne peut se comprendre qu’à la lumière d’une analyse politique et économique du système. À l’heure où le féminisme allemand s’étiole sous la pression d’une institutionnalisation croissante et dérive vers une introspection collective stérile, les Rote Zora se distinguent du mouvement des femmes en réaffirmant la connexion intrinsèque entre le combat féministe et la lutte des classes. Ainsi, que ce soit dans leurs actions indépendantes ou dans les actions menées conjointement avec d’autres cellules des RZ, les Rote Zora exposent d’autres angles d’attaque que la question féminine. Elles ne cessent cependant de mettre en évidence que les premières victimes des rouages du système sont les femmes.

La non-mixité des Rote Zora ne les place donc pas en marge des groupes d’action armée mixtes à qui elles apportent de nouvelles perspectives de réflexion, alors qu’elles se distinguent dès la fin des années soixante-dix du mouvement des femmes dont elles font une critique au travers de leurs actions et de leurs analyses : « Notre constitution en tant que groupe autonome de femmes au sein des Cellules révolutionnaires (RZ) a coïncidé d’une part avec la vague de désolidarisation à l’égard de la politique armée / militante qui a eu lieu en RFA en 1977, et d’autre part avec une polarisation du mouvement des femmes et lesbiennes [39]. Malgré de brillants débuts, le « nouveau mouvement féministe » — avec son abondance initiale d’actions militantes contre le sexisme et sa remise en cause radicale des conditions de vie personnelles — était déjà sur le déclin dans le dernier tiers des années soixante-dix. […] Une partie des femmes et lesbiennes a renoncé à tenter d’imposer de manière offensive des revendications politiques, a renoncé aux actions de portée politique pour se replier sur l’intériorité et l’ésotérisme. D’abord comprise par de nombreuses femmes et lesbiennes comme un élargissement de l’action féministe politique, pour beaucoup cette voie s’est rapidement avérée être une limitation consciente d’une politique féministe radicale et visible. » [40] La tendance dénoncée ici est symptomatique d’un courant de l’autonomie développé au cours des années quatre-vingt — dont nous avons aussi notre équivalent et dont nous constatons encore les écueils. Néanmoins, les Rote Zora ont eu de nombreux soutiens au cœur du mouvement des femmes, notamment dans les mouvements lesbiens.

Alors que la moitié des membres de la RAF sont des femmes, celles-ci seraient au total un tiers des participants aux trois principaux groupes de lutte armée que sont la RAF, le Mouvement du 2 Juin et les RZ [41]. Et si leur nombre est remarquable au sein de la RAF, c’est surtout le rôle qu’elles y assument qui est exceptionnel. Pour autant, la RAF n’a jamais posé ses actions sur des bases antipatriarcales et l’absence de liens avec le mouvement des femmes a pu être déplorée a posteriori par certains de ses membres [42] . Pour leur part, les Cellules révolutionnaires ont énoncé dès leurs débuts la libération des femmes comme l’une des bases de leur combat. En s’organisant de manière autonome, les Rote Zora développent ce pan de réflexion et d’actions, et constituent du même fait le seul véritable groupe nonmixte d’ampleur ayant opté pour l’action armée. D’autres groupes autonomes d’action directe se composent alors à cent pour cent de femmes (telles les Amazones de BerlinOuest) mais aucun autre ne s’est maintenu aussi longtemps que les Rote Zora, ces pétroleuses usant à de très nombreuses reprises de bombes incendiaires et d’explosifs contre des instruments et des lieux d’oppression.

Chaque cœur est une bombe à retardement

Après s’être un peu dévoyées dans une série d’actions contre des sex-shops en 1978 — et elles le reconnaissent dans leur brochure Mili’s Tanz auf dem Eis [43] — les Rote Zora s’attaquent rapidement à des instituts, entreprises et personnes en tant que rouages de cette société capitaliste de domination masculine. Leurs actions sont revendiquées avec le souci constant de « montrer que l’injustice et la violence ne sont pas seulement structurelles, mais qu’elles ont des auteurs tangibles et attaquables » [44], et d’encourager à la multiplication de ce type d’actes. Dans cette perspective, elles affirment l’impératif pour les femmes de rompre avec l’impuissance de la victime, et soulignent la jouissance que procure l’attaque. Pour contrebalancer un aspect folklorique de la violence politique qui a tendance à fasciner et donc à distancier (danger, aventure, ruse, habileté, capacités techniques, etc.), elles mettent en avant le plaisir que les actions peuvent procurer et soulignent la nécessité de démystifier la lutte armée, qui est dans la réalité souvent constituée de tâches quotidiennes peu valorisantes. De plus, « cet engagement dans la « lutte armée » devient souvent mystifié comme action révolutionnaire per se. Considérer comme particulièrement radicale la forme de lutte en soi, séparée du fond, engendre une mystification de la violence qui ne rompt pas avec sa définition dominante. »

S’il n’est pas plus à glorifier qu’une autre forme de lutte, ce type d’actions impose tout de même d’emblée une rigueur, une patience, et une minutie extrême qui lui confèrent une place particulière. Éviter les accidents pour soi comme pour les autres est un impératif qui ne laisse aucune marge d’erreur. De plus, à chaque étape — repérage, préparation, action — il faut prendre en compte la répression qui sera elle aussi toute particulière. Il s’agira dès lors de ne rien mystifier mais néanmoins de bien prendre la mesure de l’acte.

Dans les années quatre-vingt, les Rote Zora multiplient les actions dans toute la RFA en alternant actions conjointes avec les RZ et actions indépendantes. Elles entament au début de cette décennie une campagne contre la politique mondiale de contrôle des populations et contre les biotechnologies. Ces thématiques sont pour elles centrales dans la lutte antipatriarcale. Elles participent alors à de larges campagnes qui se développent tant dans la sphère légale que sur un terrain illégal. Elles ciblent alors essentiellement des centres de recherche en génétique, humaine ou agricole, des sociétés pharmaceutiques impliquées dans les stérilisations forcées, ou encore des acteurs et complices du commerce international de femmes. Leur contribution est donc matérielle, par les destructions qu’elles causent, mais réside aussi pour beaucoup dans les discussions que leurs positions provoquent. Leurs actions au début des années quatre-vingt ne se cantonnent cependant pas à ces seules thématiques puisque des spéculateurs immobiliers, des industries d’armement ou des sociétés de nouvelles technologies d’information font aussi les frais de leur colère durant cette période.

Des actions sont menées conjointement par les Rote Zora et les RZ jusqu’en 1985 : ensemble ils participent à une campagne très populaire pour la gratuité des transports entamée en 1975, en causant de multiples destructions, en imprimant et en distribuant de faux tickets dans une dizaine de villes du bassin de la Ruhr ; en 1982, à l’occasion du sommet de l’OTAN et de la venue de Reagan, une dizaine d’attentats cosignés visent des entreprises et installations américaines dans toute la RFA ; en février 1983, une attaque contre un médecin dénonce les stérilisations forcées ; en août 1984, des attentats sur les entreprises Kreutzer et Koch rappellent l’exploitation de la main d’œuvre carcérale et psychiatrique ; et enfin, en avril 1985, le dernier attentat commun vise Siemens dans le cadre d’un sommet du G7. En outre, les RZ et Rote Zora écrivent ensemble en décembre 1983 un texte critique sur le mouvement pacifiste [45] qui fit date, texte dans lequel ils décrivent celui-ci comme un mouvement bourgeois préoccupé uniquement par la paix des métropoles.

À partir de 1985, les Rote Zora se séparent plus nettement des Cellules révolutionnaires. Cette décision, qui, dans un premier temps, n’est pas une scission mais le choix d’une autonomie accrue grâce à une séparation plus marquée des structures d’organisation, est ultérieurement expliquée par plusieurs facteurs [46] . Pour l’essentiel, il s’agit d’abord du sentiment d’une inadéquation entre un discours féministe radical et une organisation mixte obligeant à certaines concessions, notamment à la nécessité de procéder à une hiérarchisation des luttes — puisque les hommes ont souvent une fâcheuse tendance à repousser la question de la libération des femmes au profit d’autres thèmes [47]. Ensuite, de la difficulté des rapports avec les hommes des Cellules révolutionnaires liée à l’impossibilité de faire admettre que la domination patriarcale est constitutive du pouvoir et qu’il ne peut y avoir de distinction entre « luttes générales » et « luttes spécifiques aux femmes » [48]. Et enfin, de questions de désaccords méthodiques puisqu’elles refusent deux nouveaux choix des RZ : la spécialisation (jusqu’alors chacun pouvait assumer tout type de tâche) et les attaques contre des personnes par jambisation.

L’une des actions les plus célèbres et les plus fructueuses des Rote Zora a lieu en 1987 : les Rote Zora soutiennent des travailleuses sud-coréennes alors en grève contre l’entreprise de textile Adler, l’une des plus grandes compagnies de manufacture de vêtements de RFA et dont la production a augmenté sensiblement grâce aux faibles salaires de ces ouvrières. Durant l’été 1987 a lieu une série d’attaques à la bombe incendiaire dirigées contre le siège social de l’entreprise et une dizaine de magasins de la chaîne Adler. Ces attaques, menées par les Rote Zora et auxquelles ont participé les Amazones de Berlin-Ouest, causent des millions de dollars de dégâts. Elles sont l’une de leurs plus belles victoires : Adler cède rapidement et prend en compte les revendications des Coréennes en grève. Les Rote Zora expliquent leur geste dans le communiqué de revendication : « nous ne nous battons pas pour les femmes du tiers-monde, nous nous battons à leurs côtés ».

En décembre 1987, une vague de perquisitions fait suite à des actions contre les technologies génétiques et de reproduction et les politiques xénophobes. Conscientes des difficultés qu’annonce cette offensive policière nommée Aktion Zobel, les Rote Zora se font plus discrètes. En décembre 1993, dans Mili’s Tanz auf dem Eis, elles énumèrent les difficultés auxquelles le mouvement est confronté : « Au cours des cinq dernières années durant lesquelles nous n’avons pratiquement pas fait parler de nous, nous nous occupions à notre niveau de tâches et questions de fond et d’organisation. Différents événements et évolutions nous ont amenées à ressentir et à admettre qu’il n’était pas possible de simplement continuer ainsi sans accroc : à ce moment-là, il y avait une vague de répression, avec les enquêtes policières, les perquisitions, les procédures judiciaires et les arrestations du 18 décembre 1987, le déclin du mouvement contre les technologies génétiques et de reproduction, la guerre du Golfe, l’intégration de la RDA, la dissolution du bloc de l’Est, l’intensification des offensives racistes / antisémites / fascistes contre les Noirs, contre les Juifs, les personnes sans abri, les lesbiennes et les gays, contre les femmes, les hommes et les enfants handicapés, et contre l’extrême gauche, l’augmentation de la violence sexiste — publique et « privée » — et tout autour de nous l’impuissance et la désorientation (probablement résultant de tous ces événements). »

La réunification allemande bouleverse en effet les conditions politiques du pays. Au début des années quatre-vingt-dix, l’axe de lutte se concentre sur l’antiracisme et l’antifascisme pour faire face à la résurgence du sentiment national, et avec lui des groupes néonazis. Bien que n’organisant plus d’actions conjointes, les RZ comme les Rote Zora orientent leurs attaques contre les politiques xénophobes. Face à l’ampleur de l’offensive et au peu de réactivité de la population, quelques RZ estiment que la gauche radicale a échoué sur cette question de politique migratoire. Pourtant, de nombreuses actions contre les politiques xénophobes ont été menées par quantité de groupes à travers toute l’Allemagne. Une fois de plus, les actions et textes des Cellules sont sujets à débats, commentaires et discussions. Sur le thème de la politique migratoire comme sur d’autres thèmes abordés antérieurement, les RZ et Rote Zora auront enrichi le mouvement tant par leurs positions que par les critiques qu’elles suscitent.

Le 3 octobre 1993, les Cellules révolutionnaires revendiquent leur dernière action (contre la police des frontières) alors que certains groupes des Cellules se sont déjà autodissous. À la même période, les attaques des Rote Zora connaissent un soubresaut. Elles s’attaquent en 1994 à la société Weigl-MEIGO, société qui vend aux municipalités d’infâmes colis alimentaires venus remplacer l’aide pécuniaire plus substantielle autrefois accordée aux réfugiés. Un an plus tard, en juillet 1995, par l’attaque du chantier naval de Brême, elles dénoncent la politique militaire de l’Allemagne qui vend des bateaux de guerre à l’armée turque. Les Rote Zora signent à cette occasion leur dernier communiqué.

En 1992, les services de renseignement confondent dans leurs calculs les actions des RZ et des Rote Zora et en estiment le nombre à 285. En 2001, lors du procès de membres présumés des Cellules révolutionnaires, le parquet fait les comptes à son tour et considèrent les RZ et les Rote Zora responsables de 186 attentats entre 1973 et 1995. 45 sont attribués aux seules Rote Zora. Leurs très nombreux communiqués d’actions, sans confirmer ces chiffres, ne laissent aucun doute quant à leur efficacité, et leur dynamisme n’explique pas à lui seul cette capacité de nocivité : la construction d’une structure solide et le soutien dont toutes les cellules ont bénéficié ont été primordiaux.

Créez de nombreuses cellules révolutionnaires !

Beaucoup d’autres groupes militants autonomes ont été des composantes à part entière du mouvement révolutionnaire en RFA, et ont mené des actions directes, particulièrement nombreuses dans certains domaines comme l’antinucléaire. Et si les Rote Zora s’en distinguent, c’est avant tout par leur choix de non-mixité, la diversité de leurs cibles, l’ampleur de leurs attentats, la longévité et l’efficacité du groupe : vingt ans se sont écoulés entre l’attaque du Tribunal constitutionnel de Karlsruhe par des femmes des Cellules révolutionnaires et l’attentat contre un chantier naval de Brême. Vingt ans, c’est aussi la période qui sépare les premières des dernières attaques des RZ.

En 1987, il a fallu moins d’une semaine pour que soient écoulés les 3 000 exemplaires du livre Der Weg zum Erfolg (la Voie de la réussite) dans lequel les Cellules révolutionaires expliquent leurs stratégies et actions. Le fait est significatif de l’intérêt que suscitent les RZ et les Rote Zora. Le climat politique lui-même et la nébuleuse de mouvements révolutionnaires leur apportent un soutien inestimable et un écho certain. Si cela importe pour la répercution de leurs discours, cette popularité compte aussi dans la stratégie d’organisation.

Les RZ / Rote Zora se veulent plus un concept qu’une structure, en témoigne le slogan « Créez une, deux, trois, de nombreuses cellules révolutionnaires ! ». Contrairement à la RAF, qui est malgré elle relativement enfermée dans une lutte de soutien à ses prisonniers et à un bras de fer avec l’État, les RZ et Rote Zora font en sorte de rester liés à la base sociale avec l’objectif de multiplier les foyers de révolte et les cellules en éveil, pour « gagner les cœurs et les esprits ». Écartant le choix de la clandestinité totale, dans ce souci de rester proche des luttes, elles choisissent de propager la lutte armée au même titre qu’elles encouragent à d’autres types d’actions beaucoup moins criminalisées. Pour l’ensemble des Cellules, l’action armée n’est à considérer que comme une part du mouvement révolutionnaire et s’associe à de larges campagnes, à des mouvements sociaux et n’a pas de primauté sur le fait de distribuer des tracts, des brochures, de manifester, de publier, de squatter, d’organiser des grèves, etc. Effectivement, si l’on accorde une préférence à la légalité, ou à l’illégalité, c’est que le Droit a conservé sa valeur et qu’il est encore en mesure d’influencer intérieurement l’action. Il faut donc prendre en compte la loi comme n’importe quel autre élément constitutif de l’élaboration de toute pratique, et considérer l’État comme une simple mosaïque de puissances dont l’efficacité réelle est à évaluer, pour déceler les moments et les endroits où sa puissance peut être brisée.

Ainsi, un réseau solide assure des bases de repli et de soutien. Et la méthode est efficace, tant concernant la stratégie des opérations que l’esquive de la répression, puisque cela a longtemps permis aux Rote Zora d’être publiquement actives sans que soient repérées leurs activités clandestines.

Ne pas se plier à l’alternative posée par l’État, « au libre choix entre deux types d’existence meurtrière » que sont la clandestinité (underground) ou la vie à découvert (overground). Autant le romantisme de l’illégalisme est stérile, car il pose d’emblée une distanciation dans la lutte, autant le crétinisme du légalisme (et de l’illusion pacifiste) comme principe nous enchaîne à l’État dans la pire position de soumission. En effet, la frontière entre légalité et illégalité est une frontière imposée par l’État, et tout mouvement d’émancipation ne doit la prendre en compte que d’un point de vue tactique, et non comme une question de principe. L’enjeu est alors, tant intellectuellement que sentimentalement, de s’émanciper de la puissance de l’ordre établi, et de n’aborder l’État, le Droit et les lois que sous un angle purement stratégique et non plus comme un ordre naturel. Et c’est ainsi que les Berlinois du Mouvement de 2 Juin, très pragmatiques, démystifient le passage à la clandestinité : « La vie illégale n’est pas grand chose. Ça peut arriver à n’importe qui, c’est comme de marcher dans une merde de chien. […] Elle est quelque chose de tout à fait quotidien dans un État policier. Nous devons rester réalistes. » [49] C’est dans cette prise de position, dénuée de tout principe face à la loi, que réside la seule façon de nier pratiquement, par principe, la validité du Droit et de l’État.

Le mode opératoire que s’imposent les RZ permet une grande visibilité de leurs actions, sans les obliger à entrer en totale clandestinité : organisation horizontale, noms de code, absence d’informations entre cellules sur leur constitution. Une dizaine de cellules sont coordonnées mais toutes les personnes faisant partie des RZ ne se connaissent pas et les contacts entre cellules sont limités au maximum. Pour que soit possible la cohérence des actions et le fonctionnement de leur journal Revolutionärer Zorn [50], on peut cependant imaginer des rencontres sporadiques d’un très petit nombre de membres des différentes cellules. Tout est mis en œuvre pour que la discrétion de l’organisation soit protégée, et avec elle les personnes qui la composent. La sécurité implique une prise de renseignements sur ceux et celles qui veulent entrer dans les Cellules (sur la famille, les relations amoureuses, le passé, les amitiés, etc.) pour éviter les indics et infiltrés. Entre membres des RZ, des distances apparentes sont conservées en public. Le fragile secret de leur identité politique tient à des précautions quotidiennes soigneuses. L’organisation stricte de la communication, des déplacements et de la préparation des actions garantit une sécurité nécessaire aux groupes, ainsi qu’un certain cloisonnement qui permet d’éviter un effet domino en cas de problème : des événements ultérieurs le confirmeront. Par ailleurs, on peut penser que d’autres cellules aient répondu à l’appel « Créez de nombreuses cellules révolutionnair