Une petite étude personnelle sur les navires câbliers, Orange Marine ou encore Alcatel Submarine Networks.
Il y a peu de temps, j’ai regardé un documentaire d’ARTE qui s’appelle « Internet, un géant très vulnérable ». Le documentaire adopte une approche assez peu critique et le questionnement latent est surtout de savoir comment rendre les réseaux internet plus résilients. Mais ça donne au moins à voir l’intérieur de plusieurs infrastructures stratégiques comme des data centers. On y parle aussi beaucoup des câbles de fibre optique sous-marins, une infrastructure primordiale pour le fonctionnement d’internet et l’échange d’informations à travers le monde.
Les câbles sous-marins, un enjeu stratégique
Ces câbles sous-marins sont souvent décrits comme un point faible du réseau. Ils sont placés au fond des mers par des navires câbliers, et peuvent subir les tempêtes (être déplacés par les courants, remonter à la surface), des accidents de pêche (les filets des chalutiers peuvent les endommager) ou d’authentiques sabotages (par exemple, des navires de la flotte secrète russe laisseraient volontairement traîner leur ancre pour sectionner les câbles « ennemis »). Ils remontent vers les côtes dans des postes d’atterrage qui les relient au réseau terrestre électrique ou fibre.
Le documentaire montre l’importance du travail permanent d’entretien du réseau de ces câbles, permis par la flotte mondiale de navires câbliers. Ces grands bateaux sont dotés d’équipements spéciaux pour installer et réparer les câbles sous-marins. Sans eux, le réseau est rapidement défectueux. Alors j’ai eu envie de faire quelques recherches sur cette flotte industrielle stratégique, et, comme je vis en France et parle/écrit en français, sur la flotte française de navires câbliers.
La flotte de navires câbliers
J’ai d’abord été surpris de découvrir qu’il n’existe « que » une centaine de navires de ce type dans le monde ! La France se trouve en bonne position dans le classement des pays détenteurs de navires, comme les États-Unis, la Russie, le Japon et le Royaume-Uni. Autant dire qu’ils ont beaucoup de boulot, au vu de l’extension vitesse grand V des réseaux de la domination numérique. Et ça veut aussi dire que quelques navires en moins égal un réseau fragilisé et une extension de celui-ci ralentie.
Selon wikipedia, ces bateaux sont disposés à rester en mer entre 30 et 45 jours, emportant un équipage de 60 à 120 personnes. Ils possèdent des caractéristiques techniques particulières du fait de leur tâche spécifique (transport et pose de câble), comme un ballastage important en eau de mer. On peut lire la page wikipedia « Câblier » et la section caractéristiques pour plus de précisions à ce sujet.
En France, deux entreprises se partagent essentiellement le gâteau des navires câbliers : Orange Marine et Alcatel Submarine Networks (ASN).
Alcatel Submarine Network est l’un des trois leaders mondiaux du secteur. L’État français a acquis 80 % du capital d’ASN en 2024 à Nokia, qui détient toujours le reste de l’entreprise. La flotte d’ASN compte 7 navires câbliers : les bateaux Île de Bréhat, Île de Batz, Île de Sein, Île d’Aix et Île d’Yeu sont destinés à la pose des câbles sous-marins. Les navires Île d’Ouessant et Île de Molène sont eux destinés à l’entretien des câbles. L’armateur de la flotte est « Louis-Dreyfus Armateurs ». L’usine historique de la société se trouve à Calais (950 quai de la Loire), où sont fabriqués et embarqués les câbles. Un autre site industriel est à Dunkerque (2405 route du Pertuis du Môle 2). Aux Ulis dans l’Essonne (1 avenue du Canada), la société possède un datacenter important et son siège social. Il y a aussi un site au 21 quai Gallieni à Suresnes, là où se trouve également le siège social de l’armateur. Enfin, il existe un site de production à Greenwich (Angleterre) et un à Trondheim (Norvège).
Louis-Dreyfus armateur s’occupe aussi de la flotte de câbliers du malaisien Optic Marine Service (OMS Group). C’est un armateur historique français, qui s’occupe par exemple de la gestion du port de Cherbourg, et s’est spécialisé dans le transport maritime industriel (éolien offshore, aéronautique, pose de câbles). En France, le groupe a des infrastructures à Suresnes, Dunkerque, Blagnac, et La Ciotat.
Orange Marine dispose d’une flotte de 8 bateaux : le N/C Léon Thévenin, le N/C René Descartes, le N/C Raymond Croze, le N/C Antonio Meucci, le N/C Teliri, le N/C Pierre de Fermat (basé à Brest à la BMA (Base Marine Atlantique)), l’Urbano Monti et le Sophie Germain, basé à la Seyne-sur-Mer. En effet, Orange Marine compte deux bases navales en France (à Brest et à la Seyne-sur-Mer près de Toulon), et une en Italie à Catane. Le siège social se situe au 21 rue Jasmin à Paris. A Fuveau, près d’Aix-en-Provence, dans la ZAC Saint-Charles, Orange Marine dispose d’installations industrielles pour la conception et la production de ses engins sous-marins, des robots des profondeurs servant à entretenir ou installer des câbles. Le site internet d’Orange Marine décrit chacune de ses méga-machines, ainsi que les navires et les bases navales du groupe.
Une fois ces recherches faites, je me suis amusé à suivre certains navires en utilisant myshiptracking.com ou marinetraffic.com. Pour connaître les chantiers sur lesquels travaillent les équipages des bateaux, étudier leurs routes, leurs ports de mouillage, etc. Une étude très instructive et révélatrice de la matérialité de toute cette économie du cloud et de la donnée !
Une liste plus ou moins à jour de tous les navires câbliers est disponible sur la page wikipedia « Liste des navires câbliers en service dans le monde ».
On fait quoi d’ça ?
Pour moi, ces navires contribuent activement à la destruction de la planète et à la colonisation capitaliste de tous les territoires. Leur rôle est essentiel dans la mise au pas du monde par une société de surveillance et d’auto-contrôle fondée sur les technologiques numériques et de l’information. Mais comment les mettre à l’arrêt ?
Un gros bateau, c’est quand même pas simple à arrêter… et pourtant, il y a toujours un chemin. Des actes de piraterie éclairés montrent que les bateaux ne sont pas hors d’atteinte. Au Pérou, en 2023, deux navires pétroliers ont été attaqués par des membres de l’association indigène pour le développement et la préservation du Bajo Puinahua. A bord de pirogues, ils ont envoyé cocktails molotovs et lances vers l’équipage ! La même année près d’Arcachon, une vingtaine de bateaux de plaisance, plus petits, sont partis en fumée directement dans le port. C’est aussi arrivé à Fréjus en 2020, à Marseille à plusieurs reprises, dans le Lot ou encore à Saint-Nazaire et à Saint-Cyprien. Même qu’à Évian en 2014, c’est le bateau des gendarmes qui a pris feu ! Et puis, quand il est difficile de s’attaquer directement au bateau, il y a toujours l’infrastructure portuaire : fin décembre 2024 à Amsterdam, des anarchistes ont endommagés deux grues en brisant les consoles d’ordinateurs et les manettes. Avec l’électrification progressive des ports, on imagine aussi que ces derniers deviendront plus vulnérables aux coupures de courant. Et puis bien entendu, les bateaux ont des équipages, un commandement, et des armateurs. Les sociétés auxquelles ils appartiennent ont des locaux, des organigrammes, des lieux de production. La créativité n’a pas de limite.
Ma petite étude sur les navires câbliers s’arrête là. Libre à toi de la continuer, d’utiliser ce texte comme bon te semble et de le modifier à ta guise !