Je termine ici et je prononce mon jugement. Je condamne le christiaÂnisme, j’élève contre l’Église chrétienne la plus terrible de toutes les accusaÂtions, que jamais accusateur ait prononcée. Elle est la plus grande corruption que l’on puisse imaginer, elle a eu la volonté de la dernière corruption possible. L’Église chrétienne n’épargna sur rien sa corruption, elle a fait de toute valeur une non-valeur, de chaque vérité un mensonge, de chaque intégrité une bassesse d’âme.
Qu’on ose encore me parler de ses bienfaits « humanitaires  ». Supprimer une misère était contraire à sa plus profonde utilité, elle vécut de misères, elle créa des misères pour s’éterniser... Le ver du péché par exemple : une misère dont l’Église seulement enrichit l’humaÂnité ! — L’ « égalité des âmes devant Dieu  », cette fausseté, ce prétexte aux rancunes les plus basses, cet explosif de l’idée, qui finit par devenir RévoÂlution, idée moderne, principe de dégénérescence de tout l’ordre social — c’est la dynamite chrétienne... les bienfaits « humanitaires  » du christiaÂnisme ! Faire de l’humanitas une contradiction, un art de pollution, une aversion, un mépris de tous les instincts bons et droits ! Cela serait pour moi des bienfaits du christianisme ! — Le parasitisme, seule pratique de l’Église, buvant, avec son idéal d’anémie et de sainteté, le sang, l’amour, l’espoir en la vie ; l’au-delà , négation de toute réalité ; la croix, signe de ralliement pour la conspiration la plus souterraine qu’il y ait jamais eue, — conspiration contre la santé, la beauté, la droiture, la bravoure, l’esprit, la beauté d’âme, contre la vie elle-même...
Je veux inscrire à tous les murs cette accusation éternelle contre le chrisÂtianisme, partout où il y a des murs, — j’ai des lettres qui rendent voyants même les aveugles... J’appelle le christianisme l’unique grande calamité, l’unique grande perversion intérieure, l’unique grand instinct de haine qui ne trouve pas de moyen assez venimeux, assez clandestin, assez souterrain, assez petit — je l’appelle l’unique et l’immortelle flétrissure de l’humanité...
[/ Friedrich Nietzsche
In L’Antéchrist, 1895./]