Il y a 50 ans la porte de la prison de Limoges volait en éclat. Petite nouvelle qui parle de faits réels, que ce soit l’attaque de la prison de Limoges la nuit de noël 1974, comme celle du 19 avril 1905.
Le tracto-pelle rompt le silence paisible de la campagne limousine, en cette heure tardive de la nuit de Noël. Marc, calé dans le fauteuil à suspension hydraulique, enclenche la troisième. Les cent chevaux de l’engin le portent puissamment et lentement vers son but ; Les néons de la voie express trouent le brouillard. Ils répandent une lumière diffuse.
Marc vient de récupérer l’engin qui dormait sur un chantier, au cœur de la zone industrielle Nord. Il n’a eu aucun mal à en trouver la clé de contact. Elle était accrochée à un tableau. Son pied de biche, sa « plume », a eu rapidement raison de la porte.
Maintenant il roule sur la voie express qui prolonge la nationale 20. Il va enfin réaliser son rêve.
La ville approche. La cité de la Bastide se dresse au fond de sa perspective. L’engin gravit la pente. Le vert du feu tricolore se répand en flaque sur la chaussé humide. Il est tard. Malgré cela, de nombreux petits points jaunes quadrillent les façades grises de la cité.C’est la trêve de Noël. Demain les prolos n’iront pas travailler. Marc le sait. Il est passé par là lui aussi. Il longe le cimetière. Il descend l’avenue du Général-Leclerc. Il est dans Limoges. L’avenue est toute éclairée. Sur le trottoir des passants le regardent, sans doute étonnés par la présence d’un engin de travaux publics à 23 heures, la nuit de Noël. Marc s’en moque. Il passe la quatrième. L’aiguille marque 20 km/h. Il connaît bien son engin. Ca fait juste un mois qu’il est sorti de son stage FPA de conducteurs d’engins. L’ambiance n’y était pas marrante. Les enseignants s’y prenaient pour de petits chefs. Ses camarades n’étaient guère plus réjouissants. Leurs côtés infantiles l’avaient agacé, agressé même. Sortis du boulot où ils étaient totalement soumis, ils ne pensaient qu’à se saouler ou se faire des blagues douteuses. Tout au long de son stage sa révolte s’était exacerbée. Il avait pris conscience de l’isolement. Mais il s’était approprié une technique qu’il mettait ce soir au service de ses désirs.
L’avenue du Général-Leclerc est longue et l’engin, même en vitesse de croisière, roule lentement. Tout le long des panneaux publicitaires rythment sa progression. Ces panneaux clament insolemment le bonheur par la consommation et excluent un peu plus ceux qui ne peuvent consommer. Marc pensent aux prisonniers, exclus parmi les exclus. Certains, s’ils ont de la famille, ont dû recevoir leur colis de cinq kilos réglementaire. Demain ils mangeront la traditionnelle dinde surgelée servie dans toutes les prisons de France. Mais demain, à Limoges, par l’action de Marc, elle prendra peut-être une autre saveur.
Le tractopelle, avec ces cent chevaux, roule lentement et fait un bruit épouvantable. Les riverains encore éveillés, alourdis par leur réveillon, n’y prêtent aucune attention. Marc continue, déterminé. Il s’engage place Carnot, fait le tour du rond-point, passe devant la vieille halle et attrape la rue François-Chénieux. Sur le trottoir des fêtards éméchés marchent péniblement. Ils gesticulent et chantent de bon cœur. Marc ne se sent pas concerné. Dans ce moment présent, il a une distance aux choses qu’il n’a pas dans une situation normale. Les vitrines de nombreux magasins sont illuminées et clignotent au rythme des guirlandes électriques. Il longe la faculté de médecine qui dort, protégeant la morbidité de ses salles de dissection et la morosité de ses amphis. Sur le mur un bombage : « Désarmons le béton ». Marc le connaît déjà. Il l’avait découvert lors du repérage de son parcours. Il se marre tout seul. C’est de la provocation. Le béton, il va s’en occuper. Il est là pour ça. Si ça marche, il y en a qui ne sont pas près de l’oublier !
Devant la caserne de la Visitation, la sentinelle ne fait pas attention à lui. Triste et endormie elle attend la fin de son service pour rejoindre le poste de garde d’où parviennent des bruits de fête et de rigolade.
Au bout de la rue Marc aperçoit la place Denis-Dussoubs toute illuminée. La ville semble un peu reprendre vie : c’est la fin des séances de cinéma. Les derniers spectateurs sortent frileusement. Ils ne s’attardent guère sur la place. Derrière les vitres embuées du Café de Paris, des consommateurs sont attablés. Le but approche. Marc n’est pas très à l’aise. La tension monte. Il n’aimerait pas se trouver face à une patrouille de flics. Comment pourrait-il expliquer sa présence sur un bull, d’autant plus qu’il est piqué ?
Heureusement pour lui, ceux-là aussi pensent que c’est la trêve et font plus ou moins la fête dans leur commissariat.
Marc a peur mais il est déterminé. Il peut laisser tomber son projet, partir, il n’a de compte à rendre à personne. Il continue. Il rétrograde en troisième pour aborder la place. Ses yeux inspectent, interrogent chaque vitrine, chaque passant. Il sait ce qu’il a à faire. Il n’aimerait pas échouer si près. Il se souvient de ces militants maos qui avaient investi Fauchon, au moment de Noël et qui l’avaient pillé. Ils avaient distribué ensuite les boîtes de foie gras dans les bidonvilles de Nanterre. Marc était lycéen à ce moment-là. Il avait suivi cette histoire par la presse. Ce geste lui avait beaucoup plu. Quand il avait monté son action de ce soir il donnait à son geste la même signification que celle qu’il avait attribué aux maos à l’époque.
Il remonte le boulevard Victor-Hugo. Sur sa droite le Café de la Poste, chez « Dudule » pour les habitués, dort paisiblement. Après demain il y retournera, si tout se passe bien. C’est le café où il se sent bien, un peu sa maison même. Le poêle au milieu de la salle lui réchauffe le cœur par son odeur de bois brûlé. Ici il y a toujours un copain pour discuter ou jouer aux échecs. On y trouve toute sorte de personnes et de denrées, y comprit du shit. Mais ce n’est pas le moment de s’attendrir.Marc oublie tout ça et se crispe sur son volant. Il tourne à droite et débouche en plein sur le Champ de Foire : la place Winston-Churchill. La prison se dresse, banale, 200 mètres plus loin. Son long mur gris et hermétique ferme la perspective. Marc repasse la quatrième et traverse la place. Il est près de minuit. Elle est déserte hormis quelques voitures qui y dorment chaque nuit. Marc poursuit son avancée. Il a mal au ventre. Tous ses sens sont à fleur de peau. Il n’a plus envie de rire. Il se dirige jusqu’à la porte principale.
C’est à cet endroit qu’il a choisi de frapper. Il se met en face. Par une manette il abaisse le godet jusqu’à un mètre du sol. Il s’arrête. Il passe la première et fonce. Il emboutit la porte métallique avec force.La porte cède. Marc a envie de partir, d’en rester là. Mais la rage le prend. Ca a été trop vite, trop facile. Il fait marche arrière et attaque le mur. Le vacarme reprend.
Une partie du mur s’effondre. Les pierres tombent autour de lui. Il n’y fait plus attention. Il poursuit consciencieusement son travail. Le trou est béant. Il découvre la cour d’honneur de la prison. A 150 mètres un automobiliste médusé a assisté à la scène.
A l’intérieur aucune réaction. Les gardiens doivent cuver leur réveillon ou bien ils sont morts de peur pensant à une attaque généralisée de la prison. Cette prison dont la porte est enfoncée pour la deuxième fois dans son histoire. La première fois, c’était le 19 avril 1905. Des ouvriers l’avaient attaqué pour libérer leurs camarades. Ils avaient défoncé la porte avec un bélier. L’armée avait tiré.
Un jeune ouvrier de 20 ans avait été « tué par des balles françaises », pour reprendre l’épitaphe gravé sur sa tombe. Le grand-père de Marc l’avait amené, quand il était gamin, voir cette tombe, au cimetière de Louyat, à Limoges. Marc s’en souvient comme si c’était hier.
Ce soir, à lui tout seul, il a fait mieux que la cinquantaine d’ouvriers avec un bélier. Cette brèche énorme révèle le mur si anodin d’ordinaire ; ce mur qui permet l’enfermement. Pourtant ce mur, à lui seul, n’est rien. C’est tout ce qu’il cache qui fait la prison. Lui, s’est attaqué au mur et c’est, pense-t-il, aux prisonniers eux-mêmes de s’attaquer à ce qu’il y a derrière. Il enclenche la marche arrière. Il s’arrête. Il passe la marche avant.Malgré la trêve, il ne faut pas rêver. Il faut penser à s’arracher. Les flics vont sans doute rappliquer sans tarder. Il descend la place et s’engouffre dans la rue Bernard-Palissy. Il s’arrête un peu plus loin. Il sort de sa cabine. Il remet son blouson et son écharpe. Il est pressé de déguerpir. La mobylette qu’il avait laissé là dans la journée l’attend au même endroit. Personne ne la lui a piqué, heureusement ! Il l’enfourche, et encore tout excité par sa folle équipée il disparaît dans la nuit. Il va rejoindre ses potes. Ils l’attendent pour réveillonner.
Christophe Soulié