Après ce 10 septembre attendu par beaucoup, la suite, c’est maintenant. Alors pour susciter des réflexions et discussions sur cette suite, quelques humbles points de vue et menus apprentissages à l’issue de cette première journée « Bloquons Tout » à Bordeaux.



Libérons nous de la forme manif syndicale traditionnelle
Après la manifestation, certain.es sont rentré.es chez elleux ravi.es d’avoir été 10 000 à marcher dans la ville, d’autres frustré.es de ne pas avoir perturbé l’ordre établi. Nombre d’entre nous ne croyons plus à la forme traditionnelle de la manifestation. Hier après-midi, nous avons participé à l’éternelle répétition du même : marcher d’un point A à un point B contenu.es dans le précarré contrôlé par la préfecture et ses forces de l’ordre. Quelques éclats lancés par quelques un.es qui affectionnent le désordre dans ce monde trop ordonné ont égayé la manifestation par endroits mais le sentiment d’impuissance qui en ressort a toujours le même goût amer. Nous avons largement répété ces formes lors du mouvement des retraites, pour quel résultat... ?
Hier, nous étions nombreux.euses au sein du cortège à nous regarder du coin de l’oeil pour savoir si un move réellement perturbateur allait avoir lieu, à attendre qu’une étincelle se lance pour la saisir. Ce n’est pas surprenant qu’en fin de manifestation, plusieurs centaines de personnes aient ressenti l’envie de continuer au delà du tracé et de se saisir de la rue à leur manière. Unir nos corps dans le mouvement spontané au rythme des chants antifascistes et anticapitalistes, inscrire nos messages sur ses murs, désarmer les caméras qui nous surveillent, laisser parler la rage qui nous prend aux tripes à la vue d’une enseigne complice de génocide, comme Starbucks, Carrefour ou Mac Donalds ou des forces de l’ordre, etc. A 21h, certain.es d’entre nous étaient encore en train de prendre la rue, contre la répression de nos camarades interpelé.es. La rage est là et elle doit complètement déborder le schéma syndical. Nous avons certes besoin d’une heure et d’un lieu de rdv pour nous retrouver mais nous pouvons inventer la suite ensemble.

Restons un mouvement autonome et horizontal et ne cédons pas à la tentation de la sur-organisation
Au delà de la manifestation, le mot d’ordre « ni syndicats ni partis » à l’origine du mouvement doit prendre corps à Bordeaux. Les AG ne doivent pas être des simulacres d’horizontalité ou des espaces de prises de pouvoir. A Bordeaux, les organisations sont très présentes et les AG se sont progressivement verticalisées et ont même parfois été flouées. Preuve en est, la manifestation du 10 septembre a été déclarée en préfecture par les organisations syndicales à l’encontre des décisions qui avaient été prises lors de l’AG du 31 août et annoncée comme telle dès le début de l’AG suivante. Selon certain.es, nous devrions nous réjouir d’avoir réussi à convaincre les syndicats de participer à cet appel en déclarant la manif : non, ce n’est pas une victoire, c’est une concession, voire une compromission pour celleux qui se reconnaissaient dans un mouvement autonome. Le 18 septembre est déjà une date syndicale annoncée, nous allons y participer et la saisir comme une occasion supplémentaire de faire grandir le mouvement mais nous devons à tout pris refuser l’absorption par les forces syndicales, trop promptes à canaliser les mouvements et à s’asseoir la table des négociations avec ceux dont nous exigeons la destitution.
Pour ne pas être récupérable par l’agenda institutionnel, ne cherchons surtout pas le lissage politique, les AG doivent être des lieux d’organisation et de confrontations de points de vue où l’auto-gestion et l’intelligence collective peuvent se déployer. Ne cherchons pas à canaliser le mouvement dans une unique voie, l’organisation collective doit permettre l’élargissement des possibles et non sa restriction. Restons multiples pour être imprévisibles et ingouvernables : l’horizon est la chute du système qui nous broie mais les voies pour l’atteindre sont diverses.

Organisons-nous pour arriver à réellement tout bloquer
Si l’organisation du mouvement est à double tranchant, l’organisation d’actions offensives est nécessaire pour qu’elles soient efficaces. Soyons honnêtes avec nous-mêmes : Bordeaux n’a rien bloqué en ce 10 septembre et à travers la France, peu de blocages ont tenu, du fait de la répression policière. Chez nous, le rdv du matin à l’UL de Bassens à 4h du matin n’a rassemblé qu’une cinquantaine de personnes qui faute d’autres plans, ont tenté de bloquer le dépôt de tram. Après avoir été rapidement délogé.es par la BAC déjà sur les dents, se sont rendu.es au rond point de Fargues Saint Hilaire pour soutenir l’action proposée par des camarades paysan.nes mais nous étions trop peu pour instaurer un rapport de force nous permettant de réellement perturber la circulation. Comment se fait-il que nous étions finalement si peu à vouloir aller « tout bloquer » ?
Si nous croyons à la stratégie du blocage de l’économie et des flux, nous devons la prendre au sérieux pour qu’elle soit efficace. Les formes et les manières d’organiser des blocages sont multiples : blocage d’une entreprise par ses employé.es, blocage surprise nocturne, blocage éclair à quelques-unes, blocage-occupation à plusieurs centaines, blocage d’un espace au cours d’une manifestation, etc. Selon la forme et le lieu visé, différentes forces collectives (syndicats, collectifs de désobéissance civile, groupes autonomes, etc) sont en mesure d’organiser ces blocages et de mettre à l’arrêt un flux, une entreprise, un secteur, une zone d’activité.
Il faut que nous soyons plus nombreux.euses dans ces opérations. Pour les prochaines actions, nous devrions peut-être tenter d’organiser des rdv publics sur des points de blocage comme cela a été fait hier dans de nombreuses villes, ou profiter des moments où nous sommes déjà rassemblé.es comme dans les cortèges de manifestations ou les rassemblements. C’est en étant nombreux.euses, de plusieurs centaines à des milliers, à nous rassembler à des points stratégiques que nous pourrons espérer bloquer quelque chose, quand bien même les forces de l’ordre seront là toujours pour essayer de nous en empêcher.

Les cibles ne manquent pas : visons-les !
Bloquons tout ? Définir ce qui constitue ce « tout » n’est pas seulement une question stratégique ou tactique de choix des cibles. C’est aussi mettre des mots et des noms sur ce ce qui emprisonne nos existences, c’est choisir ensemble d’attaquer ce qui aliène nos vies.
Bloquons quoi ? Bordeaux est une métropole, il y a de nombreux lieux du pouvoir autour de nous, qu’il soit politique, social, économique, logistique, médiatique, etc.
Pensons notamment :
- aux zones commerciales dans et aux abords de la ville (rue Sainte Catherine, rives d’Arcin, Mériadeck, Bouliac, etc), hauts lieux de la surconsommation et de l’économie marchande ;
- aux supermarchés qui monopolisent l’accès à l’alimentation et aux besoins essentiels, qu’attendons-nous pour aller nous servir ? ;
- aux centrales d’achats et centrales logistiques qui bordent la ville qui ne font de l’argent que si leurs camions parviennent à sortir tôt le matin ;
- aux entreprises complices de génocide et de massacres, dont Carrefour, Starbucks, MacDonalds pour leur implication dans le génocide palestinien ou Decathlon, Zara, pour l’exploitation des Ouighours, pour n’en citer que quelques unes. Dans une solidarité internationaliste, ne les laissons pas tranquilles !
- aux chantiers de projets nauséabonds comme la construction du Centre de Rétention Administratif à Mérignac dans la zone de l’aéroport ou les chantiers des LGV au Sud de Bordeaux ;
- au complexe militaro-industriel largement implanté à Bordeaux et aux environs, majoritairement dans la zone de l’aéroport de Mérignac : réfléchissons à comment la perturber. Prenons inspiration sur Marseille où le 10 septembre, un blocage de Eurolinks a été organisé. Ici, un lien vers un annuaire des fabricants de mort en Gironde pour celleux qui voudraient organiser des visites : https://lagrappe.info/?Brochure-La-guerre-se-fabrique-aussi-en-Gironde-pages-noires-des-fabricants-de-1439
- aux infrastructures de transports qui permettent de perturber les flux commerciaux et logistiques vitaux pour tout un tas de secteurs, dont ceux cités plus haut. Répondons aux appels nationaux de bloquer les rocades, les autoroutes, les aéroports. Dès le 9 septembre, la rocade a été bloquée à Bordeaux, ne nous en tenons pas là !
- etc.
Ce ne sont pas les endroits qui manquent, une carte collaborative tentent de les rassembler ici : https://cartocradoxbordeaux.gogocarto.fr/
N’hésitez pas à proposer des ajouts de points sur cette carte ou à vous en inspirer pour organiser des actions.

Que ce soit spontanément lors des rassemblements ou manifestations, en répondant à l’invitation d’un collectif organisé, tôt le matin à plusieurs centaines, ou à un petit nombre la nuit, nous pouvons les atteindre.

Nourrissons un mouvement tenace et populaire
Si le 10 septembre n’a vraisemblablement pas été l’embrasement révolutionnaire que certain.es appelaient de leurs voeux, cet événement a poussé des milliers de personnes comme nous à s’organiser au delà du jeu politique et syndical traditionnel, à se (re)rencontrer pour mieux résister.
Nous ne pouvons pas rentrer chez nous et céder à nouveau à la résignation ambiante. L’impunité des puissants n’étant de toute façon plus tolérable, acharnons-nous pour porter des coups répétés au capital et à ses agents, à ériger et maintenir un rapport de forces avec l’Etat, à ouvrir les possibilités de débordement de l’ordre social existant. Créons des espaces-temps où nous pouvons nous rencontrer, prendre soin les unes des autres et nous organiser collectivement. Peut-être devrions nous penser à l’ouverture d’un lieu pérenne central pour nous rassembler - et ainsi ne pas être contraint.es, faute de mieux, de faire nos AG à Darwin, espace marchand bourgeois qui participe du monde que nous combattons. Collectivisons pour le ravitaillement, les caisses de grève et l’anti-répression. Ne délions pas les questions de première ligne et de base arrière, toutes deux nécessaires à la longévité du mouvement. Inventons des manières de lutter qui peuvent être régénératives et durer dans le temps. Travaillons à faire tomber les cloisons entre le milieu militant gauchiste surreprésenté dans les manifestations et/ou les AG à ce jour et tout le reste de la population écrasée par le capital, dont la colère prend bien d’autres formes.

C’était annoncé : le 10 septembre serait un début. Le début de quoi ? Nul.le ne saurait le dire à ce jour. Mais dans l’incertitude, la ténacité sera sans doute notre meilleure alliée : continuons à faire vivre ce mouvement, simplement parce que l’inverse est impensable.

Alors, on se retrouve samedi 14h place des Quinconces ?