« Nous savons que notre action n’est qu’un grain de sable dans la lutte contre le complexe militaro-industriel qui approfondit jour après jour les capacités technologiques des guerres d’aujourd’hui et de demain. Pour autant, elle nous permet de sortir d’une position de spectateur·ice·s devant les massacres des guerres passées, présentes et à venir.
Les guerres ne sont jamais si loin de chez nous. Elles nécessitent des industries, des flux de transport et d’énergies qui se trouvent partout. Ces productions et infrastructures sont amenées à se multiplier et à s’intensifier dans le contexte actuel de militarisation des sociétés. Une restructuration massive de l’économie capitaliste organisée par la bourgeoisie est en cours, et nous entraîne vers une surenchère guerrière permanente.
D’autres actions de ce type ont lieu régulièrement. Mettre en lumière les rouages de la guerre, les attaquer et faire résonner nos actions avec d’autres nous semble primordial. Nous nous reconnaissons dans le constat émis au salon du livre anarchiste des Balkans et envoyons des salutations chaleureuses à celles et ceux qui luttent contre la résurgence du nationalisme et du militarisme. Continuons de renforcer nos réseaux de résistance et de solidarité. »
Extrait du communiqué de revendication de l’incendie d’un poste électrique du pôle technologique Effiscience à Colombelles (attaque.nublogs.org le 04/10/2024)
Au fur et à mesure que la militarisation s’accentue, elle nous précipite dans le gouffre des horreurs humaines de la guerre (avec ses traumatismes et ses rapports humains atrophiés par les nationalismes). Si certain.e.s ne trouvent pas l’imagination ou le courage pour dépasser leurs instincts de peur et d’obéissance, d’autres ressentent la nécessité de riposter à cette militarisation qui nous enferme dans les voies cauchemardesques de l’étatisme. D’où l’importance de partager ce qui, autour de nous, y participe, où et comment, pour mieux l’empêcher. L’économie de guerre est un continuum d’entreprises en expansion constitué de grandes organisations militaires ou parfois civiles (les « donneurs d’ordre ») et d’entreprises sous-traitantes qui travaillent sous leurs ordres. Parmi les premières, Safran fait partie des 10 (sans doute même des 5) plus grandes entreprises militaires de l’économie française. D’après plusieurs articles de la presse nationale, Safran serait le leader mondial de la télémesure et de la communication depuis l’espace, après avoir été spécialiste de la conception de moteurs d’avions, d’hélicoptères, de fusées et d’équipements aéronautiques et de défense. Si elle n’est pas l’entreprise militaire française la plus avancée dans le domaine spatial en général, contrairement à Airbus Defence and Space et Thales Alenia Space, elle se spécialise dans certains domaines essentiels à l’ensemble de la filière.

À Colombelles (près de Caen), le site de Safran se trouve au cœur du pôle d’innovation technologique Effiscience avec bien d’autres entreprises dégueulasses (sur les terrains de l’ancienne Société Métallurgique de Normandie). Il s’agit du bâtiment avec huit antennes paraboliques sur le toit. Grâce à ces antennes, le site de Colombelles capte les données de 103 antennes sur 21 sites répartis sur quatre continents pour surveiller des satellites en temps réel. Selon Noël Barreau, directeur général Segment sol pour les activités Espace de Safran : « L’objectif est de suivre tous les objets qui émettent des signaux radio, grâce à notre réseau de capteurs au sol ». Si leurs services ne permettent pas d’observer en même temps les quelques 13 000 satellites qui circulent autour de la Terre, la salle de contrôle de Safran à Colombelles permet d’observer en quasi temps réel 470 satellites en orbite haute (jusqu’à 36 000 kilomètres d’altitude) et 670 satellites en orbite basse (jusqu’à 2000 mètres d’altitude), et une centaine d’autres pistés mais pas encore repérés.
Depuis l’espace, des satellites font du renseignement à visée militaire, du repérage pour des finalités économiques, permettent à certains systèmes bancaires de fonctionner, rendent accessibles de la connexion au wifi (comme Starlink de SpaceX), permettent la localisation par GPS ou des prévisions météo. Les armées rivales peuvent attaquer d’autres satellites et ces services par du brouillage de leurs communications ou des missiles anti-satellites, afin de mettre hors service ces capacités déployées sur terre. Depuis octobre 2020, Safran travaille dans le cadre d’un contrat signé avec le Commandement de l’espace (une organisation créée en juillet 2019 par le gouvernement français sous la responsabilité de l’armée de l’air). Ce contrat prévoit l’utilisation pour les forces armées françaises du service WeTrack proposé par Safran. Ce service est développé depuis plus de sept ans à Colombelles où 60 des 150 salarié.e.s du site travaillent à la détection de satellites par radiofréquence jusqu’à 36 000 kilomètres d’altitude avec une précision de 100 mètres. Cela leur permet de surveiller les satellites inconnus, potentiellement programmés par des armées rivales pour espionner, attaquer ou « pirater » d’autres satellites partenaires. Selon Alexis Watine, directeur du pôle Surveillance de l’espace : « Quand nos capteurs identifient un signal inconnu, on va lui donner un nom de code et suivre l’objet. Son signal est comme une signature ADN. On transmet ces données aux clients qui, ensuite, le caractérisent ». Le système WeTrack de Safran est complémentaire du radar Graves (pour Grand réseau adapté à la veille spatiale), installé depuis 2005 sur le plateau d’Albion (Alpes-de-Haute-Provence), qui peut détecter des objets spatiaux évoluant à basse altitude (400 à 1 000 kilomètres d’altitude). Depuis mars, Safran élargit ce service aux orbites basses (jusqu’à 2000 kilomètres d’altitude), ce qui serait, bien que les journalistes ne précisent pas en quoi, unique au monde.
Les services de WeTrack sont également sollicités pour la gestion du trafic spatial. En effet, l’espace est de plus en plus fréquenté par des satellites et certains (notamment ceux de nations rivales) ne communiquent pas forcément leurs déplacements. Il y a également des débris, notamment de satellites détruits suite à des collisions avec d’autres satellites. Les États-Unis et l’agence spatiale française (CNES) ont signé en octobre 2019 à ce titre une déclaration d’intention sur « la connaissance de la situation spatiale et la gestion du trafic spatial » alors que quelques semaines plus tôt une manœuvre d’urgence a été improvisée pour éviter une collision avec un mini-satellite de l’entreprise SpaceX, révélant les défauts de communication entre différents acteurs du secteur spatial. Les services de Safran à Colombelles devraient ainsi contribuer à les aider à éviter des collisions et des embouteillages dans l’espace. Ils permettent également d’envisager des systèmes automatisés de déplacement qui deviennent de plus en plus nécessaires avec l’accroissement de satellites dans l’espace. Le dirigeant du site évoque des collaborations constantes avec l’US Air Force, le Department of Commerce et de grands opérateurs de constellations (sans doute SpaceX) « sur cette problématique de tester, valider et mettre au point les technologies de demain qui permettront d’avoir les bons capteurs pour suivre l’activité spatiale au sens large ». Avec l’accroissement de ce besoin, ils prévoient de doubler leur activité dans les quatre années à venir, et d’embaucher une vingtaine d’ingénieurs en 2025. Ainsi, si les ingénieurs de Safran à Colombelles ne participent pas directement à faire la guerre depuis l’espace, ils déploient des capacités qui permettent à d’autres de continuer à l’intensifier.

À Pacé, au nord-ouest de Rennes, Safran.AI (l’organisation de Safran spécialisée dans l’« intelligence artificielle ») participe plus directement à cette guerre depuis l’espace. Dans ce Centre d’Entraînement et de Développement de l’Intelligence Artificielle (CEDIA), Safran met au point un système de détection automatisé d’engins grâce à des images satellitaires (que des satellites observent depuis l’espace cette fois ci). Cette société acquise très récemment par Safran pour 220 millions d’euros existait déjà sous le nom de Preligens. Fondée en 2016 sous le nom d’Earthcube par des fonds d’investissement, cette société étendait son savoir-faire à l’imagerie radar, à l’analyse de flux vidéos pris par drones ainsi qu’aux signaux acoustiques sous-marins.
Leur logiciel permet de discerner de multiples équipements militaires sur terre (avions de transport ou de combat, véhicules blindés ou civils, navires…) et de surveiller l’activité de sites stratégiques (zone de conflit, base aérienne, port militaire…), et émet en conséquence une alerte qu’un analyste peut interpréter. Elle opérait déjà dans le cadre d’un contrat avec le ministère des Armées fin 2022 pour sept ans et d’un autre contrat avec le centre de commandement de l’OTAN en 2024. C’est la seule société de ce type à avoir signé des contrats avec de telles organisations pour les détecteurs à base d’IA d’images satellitaires. Elle comptait aussi des contrats avec deux clients dans les services de renseignement au Japon. Ces applications ont fait leur preuve dans les guerres récentes (leur attribuant une qualification dite « combat proven »), notamment en Ukraine, et leur permettait d’entrer dans une phase d’industrialisation pour embarquer leurs logiciels dans des programmes opérationnels de drones français. Ils vendent ainsi leur logiciel en mettant en avant « l’entraînement » de celui-ci sur des conflits majeurs récents, à l’aide d’une bibliothèque riche d’environ 6 millions d’images qualifiées. Lorsqu’un nouveau modèle d’hélicoptère ou d’avion est repéré, les rares clichés disponibles sont convertis en images de synthèse en 3D et viennent étoffer cette bibliothèque.
Alors que cette société a toujours été dépendante de fonds d’investissement, de par son fonctionnement de collaboration avec des acteurs institutionnels militaires (notamment par un long partenariat depuis 2017 avec la Direction du Renseignement Militaire), une vente à une grande entreprise était envisagée pour passer à une phase supérieure d’industrialisation, et c’est Safran qui a gagné le gros lot. Avant cette acquisition, Preligens travaillait déjà avec les armées américaine, britannique, japonaise, l’Otan et l’Union européenne. Le directeur actuel du CEDIA est Jean-Yves Courtois, qui était déjà directeur de la société Preligens à Pacé. Une trentaine d’experts, sur les 250 de Safran.AI, y travaillent à enrichir les algorithmes d’« intelligence artificielle » à partir d’images de plus ou moins bonne qualité : « une véritable chaine de production à algorithmes ». À partir des nombreux retours d’expérience garantissant au logiciel une connaissance fine d’un théâtre d’opération militaire, ce sont à présent des humains qui effectuent un long travail d’identification pour enrichir les algorithmes du logiciel et améliorer la précision de ses capacités. À Pacé, 12 annotateurs (formés pendant 500 heures à un guide d’annotation) décortiquent les clichés les plus critiques (considérés « données sensibles ») de satellites et de drones. Les données les moins sensibles sont elles décortiquées par une entreprise de gestion de données basée à Madagascar. En quelques années, des dizaines de millions d’objets sont annotés par les experts du CEDIA. Les images sont ensuite transmises à une équipe de data scientists qui, en fonction des demandes des clients, travaillent entre 1 à 6 mois à proposer des solutions qui prennent la forme d’algorithmes dit de type « deep learning » mettant à profit des réseaux de neurones artificiels. Les applications permettent par exemple, à partir d’images satellitaires, de détecter en quelques secondes des véhicules terrestres quasi invisibles à l’œil nu, ou un bateau camouflé dans un port, en précisant le type d’engin détecté si la qualité d’image le permet. Ce centre travaille également sur des applications industrielles de ce système de détection, pour les usines du groupe notamment, pour faciliter les contrôles visuels sur les chaînes de production. Il est difficile de deviner tous les usages de contrôle social auxquels cette application peut contribuer. Récemment, le Centre National d’Études Spatial a par exemple envisagé des solutions pour observer depuis des satellites la pêche illégale (activité illégale de débrouille bien qu’intégrée au marché, à l’instar du marché de la drogue par exemple) en Guyane.

Cela devrait servir à d’autres usines de Safran dans la région. Au sud de l’agglomération rennaise sur la ZAC de La Janais, au niveau de la commune de Chartres-de-Bretagne, une usine de 10 000 m² de Safran Turbine Airfoils devrait être opérationnelle en 2027. Près de 200 employé.e.s devraient y produire des aubes de turbines, un élément critique des moteurs construits par Safran (notamment pour le Boeing 737MAX, pour les deux tiers des Airbus A320 neo et pour les moteurs de Rafale). Par un procédé de fonderie de moule à cire perdue, il s’agirait de produire des pièces de grande série, avec une capacité de 500 000 aubes de turbines par an à terme (les autres usines produisant des aubes de turbines pour ces moteurs se trouvent en Pologne, en Chine et au Mexique). Cette production massive devrait être assistée par « intelligence artificielle » en procédant par le biais d’une modélisation numérique de l’usine permettant de voir où et comment les pièces attendent le plus avant d’être travaillées, afin d’optimiser au maximum la chaîne de production. Elle devrait être alimentée en énergie à 20% par des panneaux photovoltaïques sur les toits de l’usine et sur une partie des parkings, ainsi que par des partenariats pour couvrir le reste des 80% par de l’électricité « renouvelable ». Un système de management de l’énergie et de la climatisation devrait être mis au point afin de contrôler précisément la redistribution de la chaleur produite et l’alimentation du réseau de refroidissement étant donné que ce procédé dépend d’une maîtrise d’hygrométrie (la mesure de la quantité de vapeur d’eau dans l’air) et des températures qui ne doivent pas dépasser 24 / 25 degrés. Cette usine devrait travailler en étroite collaboration avec l’autre usine du même groupe à Gennevilliers (Hauts de Seine), spécialisée dans de la petite série avec une plateforme de recherche sur les aubes de turbines avancées. Elle devrait être en relation logistique avec les autres sites de production de Safran Aircraft Engines situés en Ile-de-France. Si elle est construite et atteint les capacités de production prévues, elle devrait faciliter les objectifs de la grande entreprise Dassault qui construit actuellement deux avions militaires Rafale par mois et vise à en produire trois par mois d’ici un an.
Cette vulnérabilité (toute relative) de ces usines dénote avec la démesure des applications qu’elles rendent possible. À partir de la conquête de l’espace, les armées nationales ne se font pas la guerre qu’entre elles. Les président.e.s d’États en guerre ne se sont jamais battu.e.s les un.e.s contre les autres pour mettre un point final à leurs rivalités, mais l’ont toujours fait par l’intermédiaire des populations des nations qu’ils représentent. Pour autant, ces président.e.s d’États en guerre se serrent régulièrement la main quand il s’agit de conserver la démesure des capacités techniques de leurs armées respectives. Et même quand cela n’a pas lieu, ces président.e.s se retrouvent souvent autour d’une même table pour repartir, sans se tuer, en envoyant d’autres personnes se faire tuer à leur place. Considérant cette absurdité fondamentale des États-nations, il serait bon d’arrêter de se considérer comme des honnêtes citoyen.ne.s et de commencer ici et maintenant à trahir ces nations qui nous illusionnent. Cette perspective peut être un fondement pour une solidarité de principe entre tous les gouverné.e.s. Une perspective d’action qui viserait à saboter tout ce qui permet la démesure des économies de guerre et des État-nations, quelque soit son camp, pourrait être une solution transnationale pour la fin de ces guerres.