Il m'a fallu une bonne nuit de sommeil pour mettre des mots sur la journée d'hier.
À minuit, je bégayais encore, trouvant plus de sens dans l'onomatopée “wow” que je répétais chaque fois que je tentais de narrer ce que nous vivions.
Les seuls mots qui me semblaient censés : “une ambiance de fin de règne”, avec ses variations “ambiance de fin d'empire”, “ambiance de fin d'époque”.
Le récit semble aussi insaisissable que les joyeuses bandes qui sillonnent encore les rues abandonnées par les flics.
wow

En retrouvant mon copain, j'aperçois un requin à baskets et je m'exclame :
“regarde, il y a même un skibidi !”,
il rit en me disant “alors ça, c'est un brainroot”
C'est la manif qui m'a brainroot, oui !
Entre les feux majestueux, les spiderman et dark vador, les tortues ninja et les batman, et les figurines à leur effigie qui sortent des magasins encore dans leurs boîtes
Je ne connaissais pas cette version de Toy-story,
fougue infinie et au delà
et le reste, encore.
Là il y a tant de tags qu'on croirait à un brainstorming avant la tempête de lacrymo
(aux effets de pétard mouillé)
Et l'emploi du canon à eau qui n'a su laver les murs de ces affronts.
Sur cet autre mur autrefois austère et désormais si bien bariolé, j'admire un cadavre exquis. Peut-être celui d'un vieux monde qui découvre son épitaphe.

Les yeux fait pour l'amour d'aimer

Des nuées ont pris la ville,
Une gale en rhizome s'est répandue dans les rues tristes,
Des meutes férocement joyeuses sillonnent le centre.
Être partout mais ne faire qu'un
Et tous vos yeux qui brillent dans la nuit, les bras chargés de cadeaux.

Les yeux faits pour l'amour d'aimer
Sont le reflet d'un monde d'objets

Il y a 24h, j'étais en route pour la ville sans savoir à quoi m'attendre après tant d'années sans offense, à défendre vainement la défaite.

La vie s'écoule, la vie s'enfuit
les jours défilent au pas de l'ennui

Cette fois-ci, aucun syndicat n'a déposé de parcours.
Aucun n'a posé sa main sur le mouvement après avoir tant voulu encadrer et diriger, vainement, les lycéens en ce début de mois.

Partis des rouges, partis des gris
Nos révolutions sont trahies

Sur le chemin du tram, les gens s'abordent, se questionnent sur le meilleur moyen d'aller en ville.
Une fois dans la rame, l'ambiance est unanime. Entre les pancartes et les bribes de discussions, il semble que tous les passagers se rendent à la manifestation, s'il y a des intrus, on ne les voit pas.
Une impression des gilets jaunes lors des actes les plus glorieux.
Mon entrain silencieux se mêle aux sourires.
Tram déjà bloqué en amont du centre, petite session de marche.
Un échauffement lorsque d'autres n'ont pas attendu le lever du soleil pour se retrouver
et agir.
Tel pont bloqué, telle nouvelle victorieuse qui me parvient.
La journée commence bien.

J'approche du lieu de rassemblement, un cortège s'était déjà à quelques kilomètres de là vers 13h.
Bientôt je découvre une immense étendue de banderoles et de pancartes.
La manifestation était appelée pour 14h30. Il n'est même pas 14h et la place déborde massivement sur les quais et les routes alentours.
Un nuage de fumée blanche surplombe la foule.
ils lancent déjà des lacrymos
mais on prend aussi de l'avance face aux bleus, à la fumée blanche est mêlée celle du feu.

Rien n'a changé mais tout commence

Le cortège s'élance donc avant même l'heure du rassemblement déclaré.
Les flics nous font partir en sauvage, nous n'avons rien à déclarer
qu'une energie aux allures de marée humaine qui couvre la largeur des quais, de ses parterres, de ses pistes cyclables, les deux fois deux voies, les rails du tram, deux rues pavées et le trottoir qui les borde
Je monte sur des blocs stop - et non des blaxks bloxxx stops - pour chercher une tête connue parmi les dizaines de milliers de personnes qui, pour la plupart, se sont passées de tout drapeau syndical ou partisan ; comme ce cortège s'est passé de toute organisation.
À foison, des déguisements et des pancartes, une joie déterminée, des masques et des lunettes de piscine, des poussettes et des fauteuils roulants et déjà des k-ways.
Pas de tête connue mais tant d'allié.e.s, tant de complices, tant de camarades, tant d'ami.e.s.
À l'exception de celleux qui s'enquièrent de l'impureté du mouvement, nous pouvons nous reconnaître sans nous connaître, nous lier, éphémèrement, d'amitiés anonymes.
Le cortège avance. Il est si dense que je peinerais à savoir où je suis depuis le milieu de la route si je ne connaissais pas les toîts des bâtiments.
Qu'importe où je suis. Ce qui compte en cet instant, c'est qu'on est là
À faire exister la révolte.

Alors que la tête du cortège atteint le parvis de la mairie, la queue allume de grands feux
à l'avant, à l'arrière, les crs tirent leurs grenades et jouent du canon à eau.
À l'avant, la première grenade lacrymogène est déviée par le vent et les palets fumants voient leurs gaz envahir le café bourgeois attenant.
On rit.
On chante, on danse, on joue d'un mobilier devenu instrument.
L'abribus est une estrade pour de la capoeira sur fumée colorée.
Sous les grenades,
Les yeux pleurent mais jouissent du spectacle improvisé dont ils se font acteurs.
Les percussions sont aveugles, elles résonnent encore.
Les oreilles assourdies sentent encore le rythme battre à leurs coeurs.
On y retourne en toussant, on leur crache des glaires de joie mais on rit.

Aux vents qui sèment la tempête
Se récoltent les jours de fête

Sur le kiosque à journaux, un mec est monté, a posé une chaise de camping et s'est allumé un grand joint pour contempler la scène en toute détente. Les toits des abribus ne sont qu'un promontoir où personne n'hésite plus à monter, sur certains on danse.
Bon, c'est exaltant et je suis toute joie de sentir et contempler ces dynamiques.
Mais je suis encore seule.
J'ai appris l'importance d'un binôme ou trinôme pendant les gilets jaunes
C'est con de l'avoir oublié aujourd'hui, justement.
Et je ne pensais pas me retrouver déjà dans de tels mouvements, de si beaux feux, de tant de “ne courrez pas”.
j'étais venue en civile
je me maudis
je retourne vers l'arrière
En civile civilisée et bonne citoyenne, j'écrase mon mégot et le jette dans une poubelle.
Dans la seconde qui suit, je vois cette dernière tractée sous mes yeux jusqu'à la route et prendre feu.
C'est bien plus beau qu'un mégot.
En voilà une décivilisation chaleureuse, c'est au sein des hordes de sauvages que l'on est encore le plus civilisé.
Il n'y a que deux camps.
Même le premier ministre que j'ai entendu à la télé cette nuit l'a dit.
Même dans les rues adjacentes, parmi les passant.e.s, j'entends des parents répéter à leurs enfants que “même s'ils font du bruit”, “même si ça fait peur”, “même si les policiers les empêchent de passer”, “c'est eux les gentils”. Conclusion unanime.
Je souris.

Le cortège se scinde en de multiples endroits, moi qui m'était écartée un petit peu de l'émeute, je la vois se multiplier et l'une de ses têtes s'approche de moi avec joie. L'émeute me retrouve, elle m'habite déjà.
L'émeute se diffuse sur chaque place, dans chaque grande rue, une nuée qui fait pourtant corps.
L'ivresse, encore.

Rien n'a changé mais tout commence
Et va mûrir dans la violence.

J'ai besoin d'une pause.
Dans la rue à côté, tous les commerçants me disent que leurs toilettes sont en travaux, cassés ou condamnés, même si j'accepte de consommer pour avoir le droit de pisser.
Bon bah j'imagine qu'ils se pissent dessus en nous voyant, à défaut d'ouvrir leurs toilettes.
Le seul commerce qui accepte (à condition de consommer hein) est un kébab.
Merde, le capitalisme ne connait ni greve ni congé.
Et dire qu'à côté, une pancarte affiche “Nunez, cuve à pisse”.
Sympa mais juste pour trouver de quoi pisser de façon civilisée, ça fait un peu loin Paris néanmoins. Là ça pressait.

Le travail tue, le travail paie
le temps s'achète au supermarché
le temps payé ne revient plus
la jeunesse meurt de temps perdu

L'aprem se passe, je finis par aller me poser et retrouver quelques personnes pour lesquelles je tendais à m'inquiéter
et prendre des nouvelles des autres coins de la ville.
Mes jambes ont beau se raidir après des heures de marche, l'émeute est partout quand je ne suis qu'ici.
Apparemment ça prend feu devant la residence de la préfète.
Oserai-je faire une plaisanterie à propos des habitants du Porge et de sa gestion des incendies ?
Quelqu'un dit “autoréduc à décat”, alors je répète la phrase à toute toute vitesse “oh j'adore, j'adore la prononciation avec l'allitération en plus”. On me répond “le décat de sainte cath”. Je répète à toute vitesse “autoreduc au decath de sainte cath, autoréduc au decat de sainte cath”. Là je bégaye, à la fois parce que c'est dur à prononcer, à la fois parce que mon cerveau épuisé vient de comprendre l'information.
Pour de vrai
Pour de vrai ?
Pour de vrai
et le nocibé
et Louis Vuitton
et carrefour…
Bon, les nouvelles, le rire et le retour d'un ami m'incitent à repartir faire un tour
et je n'en reviens pas mes yeux.
On dirait un étrange noel où des milliers de joyeux lutins vêtus de noir marchent et rient dans les rues, les bras chargés de cadeaux en tout genre.
Mes yeux brillent devant les trouvailles d'une jeune femme, les gens se parlent de ce qui se passe dans la rue d'à côté, se conseillent.
L'odeur des lacrymo a laissé place à celle de parfum sur plusieurs centaines de mètres dans la rue Ste catherine autour du magasin Adopt.
Un étrange nöel ou de grands feux illuminent les rues et réchauffent les passants dans la nuit, digne des plus grands contes.
Je ne comprenais plus grand chose si ce n'est le grandiose.
On a regardé les marques de la tempête, senti les ambiances encore vaillantes, longé les barricades fumantes, au loin des affrontements reprenaient.
Je songe aux plus grands actes des gilets jaunes.
J'en aurais presque le vertige.
J'en perds ma langue.
Il ne faut pas que l'événement soit isolé, il offre l'ouverture d'une situation, pouvons nous en être à la hauteur ?
C'est une brèche dans les pavés bien ordonnés, ne la laissez pas se refermer.

De retour dans un chaleureux abri, j'entends parler des autres villes
La mairie de Limoges, la mairie de Marseille, les jardins de l'Elysée, les banques par ci, les agences d'assurances par là, les vitrines d'immobilier tout autour, les grandes enseignes au milieu.
Et ça tague, et ça casse, et ça construit, et ça brûle.
Et partout dans le pays se fait sentir l'odeur d'un même feu.
Et le cri des familles des vitrines qui piaillent derrière l'écran.
On vous les brise, c'est ça ?

Je n'ai pas laissé la télé allumée longtemps mais entre quelques babillements bourgeois et des gerbes de flics, je sens l'abasourdissement et la panique.
Il paraît que ce sont des casseurs, des racailles, des sauvages, des italiens parce que l'Italie a “inventé” l'antifascisme, des allemands puisque c'est “de là que viennent les black blocs”, des russes pour faire ingérence, des immigrés désintegrés, l'ultra gauche violente, les chiens de la France insoumise, ceux qui détruisent la France, ceux qui sont contre la France, les ennemis de la France éternelle, de ses traditions, de sa culture, les séditieux et comme Macron l'a dit à nouveau ce soir, des factieux.
On commence à connaître le discours.

Sans rêve et sans réalité,
Aux images nous sommes condamnés

D'aucun répondraient à la disqualification de sa francité en citant 1789 ou 1871. Les pancartes rappellent déjà la guillotine pour tradition, d'autres rappellent la collaboration.
Mais peu importe, aujourd'hui c'était une émeute originaire de chaque coin de France, une force collective, certains diraient un peuple. A-t-on besoin de se revendiquer Français et gentils pour nous légitimer ? Et si nous étions des indésirables, malgré tous les cadres que l'on nous pousse à adopter, nous qui sommes là ?
Leurs noms veulent diviser, catégoriser, classer.
Comme s'il était impensable qu'un peuple se soulève ici, qu'il fasse corps, qu'il fasse un le temps d'un combat, un combat contre eux.

Les fusillés, les affamés
Viennent vers nous, du fond du passé

Et j'espère ne rien fétichiser en priant pour que ça ne soit pas un événement isolé, je me dis, comme à la glorieuse époque des ronds points.
À samedi prochain ?

Les fusils sur nous dirigés
Contre les chefs vont se retourner
Plus de division plus d'Etat
Pour profiter de nos combats

Il n'y a pas de luttes pures,
Il y a toujours en collatéral une forme de dégât
Nous ne sommes pas égaux mais nous sommes ensemble
Différences qui font corps, solidaire
Il y a l'arc entre la peur et l'exaltation
La beauté des images et des instants
Et l'amour quand je retrouve ses beaux yeux
Où brille la même flamme qui éclaire les murs de la ville
Et brûlent encore des dernières lacrymo