Où l'on s'essaye à une définition de la poésie qui tient plus des feux de poubelles que des diplômes de lettres.
Pris d'un accès de masochisme, je me suis infligé la lecture de La poésie sauvera le monde de Jean-Pierre Siméon. Eh bah. Mon désir de souffrir n'a pas été déçu. 120 pages de palabres où un installé de première, pouête bien établi, tout luisant de prix littéraires, ancien directeur artistique du Printemps des Poètes, conseiller à la Mission pour l'Art et la Culture de l'Éducation Nationale, membre du jury du grand prix national de poésie du ministère de la Culture, et puis tiens tant qu'à faire, commandeur de l'ordre des Arts et des Lettres, 120 pages donc où notre cher Jean-Pierre mobilise tout un champ lexical insurrectionnel pour nous expliquer que la poésie est, par excellence, acte de révolte et de résistance face à l'ordre établi et à la décérébration totalitaire de notre époque.
C'est pas que je n'aime pas la subversion poétique, bien au contraire. Mais disons que j'ai la nausée de cette vision de la poésie limitée à son expression dans le poème, et à son intégration béate dans le misérable marché culturel de notre civilisation. Pour Jean-Pierre, lire et écrire des poèmes serait en soi un acte de résistance parmi les plus profonds qui soient, et le grand tort de notre époque serait son peu de considération envers la poésie et les hordes de pouètes se disputant prix et tribunes. C'est ainsi que Jean-Pierre, ayant « vu remettre le Grand Prix national de la poésie (…) à Claude Vigée devant une soixantaine de personnes dans une salle grande comme un timbre-poste », se lamente que cela ait pu se faire « sans la présence de quelque haut représentant de l'État que ce fût » [1] pour donner à cet événement toute l'importance qu'il mérite. Paye ton « insurrection lyrique » et tes « barricades du poème » [2], quand tu en es réduit à chercher auprès du pouvoir la reconnaissance et les honneurs que tu estimes te revenir.
Qu'on se comprenne bien : ce zèle servile, cette fièvre de reconnaissance et de légitimité sociales, cet encagement de la poésie dans le petit enclos de ses manifestations culturelles politiquement admises, n'ont strictement rien d'étonnant de la part d'un individu à ce point adoubé par l'ordre bourgeois, et n'ayant de cesse, par ses actes et ses choix, d'y revendiquer toute sa place. Il ne s'agit pas de jouer les surpris en découvrant subitement que les installés défendent chèrement leur bout de gras, fussent-ils de pseudo-troubadours multi-récompensés qui jouent le détachement dans d'inoffensifs poèmes pour mieux révéler en sous-texte leur appartenance enthousiaste à ce monde. Mais les entendre et les lire se réapproprier un langage de la subversion et de la révolte pour en faire un folklore purement esthétique, et donc vidé de toute charge de refus de ce qui est comme d'affirmation d'autre chose, devient franchement indécent. En réduisant la poésie à son expression dans le poème, Jean-Pierre, comme tant d'autres, en fait une question simplement littéraire, et donc à traiter dans les livres, les salons, les sauteries culturelles, les Printemps des Poètes, ce Puy-du-Fou de la poésie. Il ne faudrait pas la sortir de son cadre attitré, n'est-ce pas, quand bien même on passerait 120 pages à mollement prôner une révolte qui en définitive n'a rien de révolté…
Il existe heureusement des rêveurs et rêveuses pour qui la poésie n'est pas l'apanage des pouètes, mais une chose qui se vit et qui parfois s'écrit, n'étant alors qu'une traduction d'un élan viscéral provenu d'infiniment plus loin. Eux ont un brasier dans le ventre et n'essaieront jamais d'y allumer le cigare du pouvoir, préférant le vouer à des foyers plus séditieux. Méprisant tout autant « ceux qui décernent les honneurs que ceux qui les reçoivent » [3], on ne les prendra pas à se rêver lauréats de niaiseries officielles, eux qui aimeraient plutôt dynamiter quelques saloperies de la quotidienneté tombale, et qui le font vraiment parfois, hors de toute posture littéraire.
Passionné que je suis par : 1. les archives de groupes totos d'avant le règne d'internet, 2. le surréalisme, j'ai eu la grande joie de trouver les deux en même temps dans La Crécelle Noire. Contrairement à Jean-Pierre Siméon, nos « lépreux de la littérature » avaient le bon goût de n'ériger aucune frontière entre la révolte poétique et la révolte tout court, gagnant ainsi en cohérence ce qu'ils refusaient de courbettes au petit monde de la culture. La poésie leur était alors un moyen parmi d'autres d'exprimer le refus de ce qui est, et non une fin en soi où installer son fauteuil pour y couler des jours tranquilles dans la douceur feutrée des rimes. « Le prolongement de l'état d'esprit dans lequel s'écrit pour nous le poème se trouve dans les autoréductions, la fauche dans les magasins, le cassage des vitrines et tout acte de vandalisme ou de sabotage ; non dans les discussions littéraires d'avant ou après-dîner. À la violence de tout état, nous opposons l'état de violence ! Violence de la poésie, violence du comportement autonome dans la rue sont une même façon d'être, deux types d'action s'appelant l'un l'autre nécessairement en nous : expression d'un même rapport à la vie. » [4] C'est en lisant des mots de ce genre qu'on conçoit le plus naturellement du monde qu'un pavé dans une vitre, un sabotage, une désertion, peuvent aussi être poétiques, et que réciproquement un poème n'est pas grand-chose s'il ne porte en lui la même charge émotive que les actes les plus rageurs, fût-ce une déclaration d'amour. On est loin de l'Académie et de ses pompes mort-vivantes, ici la subversion n'est pas une métaphore et crée ses propres effets de style, d'autant plus réussis que les pouvoirs constitués sont tenus à distance de coup.
« Nous aimons Auguste Vaillant et Émile Henry, Benjamin Mendoza et Durruti. Lépreux de la littérature, nous aimons les lépreux de la politique. Lépreux de la politique, nous contaminerons la littérature : IL FAUT DÉSESPÉRER BEAUBOURG ! Non, l'écrit n'est pas révolutionnaire, en tant que tel ! Non, la poésie n'est pas acte de terrorisme ! Nous rabattrons l'infernal caquet de ceux qui radotent encore ce genre de stupidités, et s'enferrent encore dans des aberrations du genre : « Untel (fasciste notoire, ou chrétien, ou stalinien, ou programme ex-commun…) est un révolutionnaire dans l'Écriture (ou dans l'Art, ou dans le Cinéma…) » Quelle pitié qu'une révolution dans ! Merde à l'Écriture, vive la Poésie, vive la Révolution, vive l'Anarchie ! » [5]
***
Vive l'anarchie et la révolte, donc. Pour en venir à l'actualité, je soutiens qu'on trouve dans l'insurrection lycéenne plus de vitalité, d'élan et de refus de ce qui est (donc de poésie) que dans n'importe quelle belle édition coûtant 20 balles les 50 pages portant 10 mots chacune (la poésie contemporaine aime le vide, surtout quand il peut se vendre). Les clébards fébriles de Cnews et consorts ont beau se rassurer comme ils peuvent en répétant vingt fois par jours que ce furieux soulèvement est minoritaire et que la « vraie jeunesse » est celle qui s'agglutine au Stade de France sous les caresses lascives du pape, n'importe qui d'honnête peut facilement constater que la lame de fond du mouvement social emporte bel et bien toute une génération, plus que jamais déterminée à foutre à terre les conditions qui lui sont faites. C'est d'ailleurs ce qui explique la peur qui ne s'assume pas de tous les chiens de garde et le zèle que met la police à mater brutalement ce mouvement. Eux qui sont si vieillissants claquent des genoux en voyant une révolte qui tire sa force de savoir rester jeune.
L'affaire de toute bonne poésie n'est-elle pas justement de doter cette insoumission de ses propres moyens d'émerveillement ? « L'élaboration de conduites absolument neuves et les moyens de s'y passionner », proposait en son temps l'Internationale Lettriste. Quand celles et ceux qui ont vécu enfants les confinements, les contrôles d'attestation de sortie et les interdictions de rassemblement font l'expérience sauvage d'une réappropriation de la rue, quand la discipline laisse place aux coulées fluides dans les petites ruelles, quand le culte scolaire de la compétition cède face à la solidarité spontanée des blocages inter-bahuts, j'appelle ça un putain de poème, Jean-Pierre, et ça me redonne de la force de vivre, alors que je m'emmerde en lisant ce qui se publie dans l'entre-soi doucereux des éditeurs spécialisés, et encore plus face à tout ce qui se fait de prétendument « poétique » sur le marché de la récupération. Si le seul mot de poésie est devenu synonyme d'élitisme, c'est bien la faute de ce milieu-là, de cette fange culturelle bourgeoise où ce qui n'a pas de prix est devenu bien trop cher et où la subversion s'est transformée en niche décidément très confortable.
Face à tout ça, il y a ce qui se vit, une rage qui fourbit ses armes et qui est d'autant plus belle qu'elle ne se laisse pas figer dans les codes militants. Un sabotage des voies admises, pas pour épouser d'autres rôles, mais pour niquer tout ce monde là et vivre en révolutionnaire sans attendre la révolution. Ça ne se limite évidemment pas aux manifs émeutières, à la casse de vitrines ou autres expressions du vocabulaire autonome. Tout sabotage est bon à prendre tant qu'il coupe le ronronnement d'un monde plus décharné que jamais, et qui prolifère sur la ruine du vivant et de la liberté, pour y faire résonner une plus belle façon d'exister. Mépriser le jeu des costumes, les partouzes de remises de prix, les cérémonies pitoyables, pour se frotter à ce que la vie porte de fureur et de mystère, par tous les moyens concevables. Et pas besoin, bien sûr, de l'intellectualiser : beaucoup de celles et ceux dont je parle n'auront rien à faire de ces lignes, et c'est tant mieux.
***
Les vieux réactionnaires baveux qui s'acharnent à opposer la prétendue « bêtise des jeunes » avec les grands noms du passé et de la « culture légitime » oublient un peu trop vite qu'à son époque Rimbaud aussi a été scandaleux aux yeux de la morale dominante. Pas scandaleux parce que poète, mais poète parce que scandaleux, parce qu'enragé et insaisissable, parce que rien de lui ne savait trop longtemps demeurer là où on l'attendait. S'il s'avère que Rimbaud a écrit des poèmes, c'est bien sa vie elle-même qui a été le plus palpitant d'entre tous, le plus sauvage et le plus beau, jusqu'à abandonner la littérature quand elle semblait le plus lui sourire pour partir vivre une vie hors-norme et proprement incontrôlable, prenant à rebours toute attente. Rimbaud fut poète jusqu'au bout, jusque dans son rejet de la poésie poéticienne, appelé qu'il était par l'horizon sans borne.
C'est dans cet esprit de rébellion, à fleur de vie vécue et hors de toute pose littéraire, que brille la poésie, quoi qu'en disent les Jean-Pierre Siméon dont notre époque est si féconde. Les lépreux de la Crécelle Noire pouvaient écrire de la poésie, puisqu'elle n'était que la descendante de leur rage viscérale de vivre qui s'exprimait bien autrement dans le tumulte quotidien. La poésie n'existe pas comme champ séparé de la vie. Réduite à sa seule édition dans l'industrie des mots, elle crève, elle disparaît, n'étant alors qu'un marché de plus.
Alors que de plus en plus d'intellectuels en viennent à se questionner sur le rôle des écrivains dans les bouleversements du monde, et tandis qu'une révolte vive soulève la jeunesse de ce pays, l'une des réponses les plus salubres pourrait être de dire : à bas les rôles, à bas les cages, vive le trouble, vive la Poésie ! Poète, laisse au moins quelques temps ta plume dans le tiroir, ta place est dans la rue.
[1] Jean-Pierre Siméon, La poésie sauvera le monde
[2] Pareil. Le bouquin est farci de références révolutionnaires, pour une démarche qui l'est si peu.
[3] D'après les mots d'Annie Le Brun, incomparablement plus conséquente que Jean-Pierre en matière de révolte et de subversion lyrique
[4] La Crécelle Noire n°1
[5] Pareil