Récits croisés de manifs sauvages comme on en avait peut-être jamais vu.

La journée avait mal commencé. On nous avait annoncé plusieurs points de rendez-vous pour des blocages, et de point de rendez-vous en point de rendez-vous il n'y avait personne à part des flics.

À 10h, il y avait une vélorution au départ de Wilson, elle a réunit 70-80 vélo. Ça avait l'air sympa. Bonne ambiance.

On est donc tous allé·e à 14h place de la République, sans trop d'espoirs pour pas être déçu·es. Et là, bim, il y avait une foule incroyable. Ça affluait dans toutes les rues.
La statue de la République était remplie de lycéen·nes. Beaucoup de gens très jeunes, très encagoulé·es, beaucoup de gens en noir. La manif est énorme, alors qu'elle n'a pas été organisé par les syndicats. Bien sur, les syndiqué·es de toujours sont là, mais iels ont décidé de ne pas mettre leurs chasubles.

La manif part dans le boulevard Thiers. Les gens s'arrachent les conseils de Mamie Manif avec les avocat·es disponibles. Ça parait pas con, comme ça, d'avoir un nom d'avocat·e en tête, un jour de soulèvement.

Des tags commencent à fleurir Boulevard Thiers : « Les flics nous prothèsent », « 6-7 is the new 68 », « 17 octobre 1961, ni oubli ni pardon ».
Le lycée Carnot, et son CPE, en prennent notamment pour son grade. Beaucoup d'abri-bus et de panneaux cassés (malgré leur emballage, lol).

On arrive à 30 octobre, les flics bouchent les boulevard Voltaire et Carnot. Long moment de face-à-face, lacrymo sur la foule, qui recule puis ré-avance. Les flics bloquent l'accès à Wilson, on comprend pas pourquoi. Ils se prennent des trucs sur la gueule. On voit beaucoup de gens faire des allers retours pour se ravitailler. Ça monte sur des échafaudages. Au bout d'un moment, certain·es prennent des barrières et font une sorte de barricade devant les flics. Les percus continuent de jouer, sous les gazs, pour donner la motivation. Ça a duré longtemps, plus d'une heure au moins. C'était très étonnant de voir autant de gens chaud·es d'essayer de passer le barrage des flics, peut-être 200 personnes qui s'affrontaient avec eux.

Les gens finissent par repartir de 30 octobre en différentes salves, vers République. Mais là, grosse surprise, les flics qui ont mis tellement d'énergie à bloquer les boulevard Voltaires et Carnot ont laissé tous les autres accès au centre-ville complètement libres ! Cortège après cortège, pleins de gens s'engouffrent vers le centre-ville. C'est assez incompréhensible ces accès laissés libres au centre-ville. Est-ce que les flics étaient dépassés ? On était que 5000 mais en même temps, plein de petits cortèges différents se sont spontanément formés, alors c'était peut-être trop compliqué pour eux de gérer.

Pleins de « petits » cortèges de 500 personnes déambulent donc dans le centre-ville. Et parfois, surprise, ils tombent les uns sur les autres. Comme lorsque deux cortèges se retrouvent place du Bareuzay, chacun pensant être seul au monde : les gens ont halluciné de se retrouver et se sont mis à danser comme des oufs sur le son des percus. Ils occupaient tout d'un coup toute la place du bareuzai et la rue de la liberté. De vécus de manifestant·es, on avait jamais vécu un meilleur moment de manif. Quelques rues plus loin, ce double cortège réunit s'élance vers la place de la libération, et retrouve 3, 4, voire 5 autres cortèges. Mais combien sommes-nous ? Les gens retrouvent leurs amis, qui s'étaient perdu·es dans des cortèges différents.

Tout ce beau monde se retrouve donc place de la lib'. Plusieurs milliers de personnes, la place est remplie. Les flics se déploient et gazent pour empêcher l'accès à théâtre. Tant mieux, ça fait aller la manif vers le centre-ville, rue amiral roussin, puis vers le monoprix. À Bossuet, ça revient vers la rue de la lib'. Les gens chantent « aha anti anticapitaliste », alors qu'on l'avait pas entendu depuis trop longtemps. Et puis hop, on débarque à Darcy.

Quelqu'une crie « Pour la jeunesse de France oubliée, celle des quartiers, celles des campagnes ». Un gars monte sur l'ascenseur de la place Darcy avec un drapeau palestinien. On chante des chants pour la Palestine. Des gens qui habitent sur la place Darcy sortent un drapeau sur leur balcon, et lancent un « Siamo tutti antifascisti ». Tout le monde est en feu.

La manif' repart vers la gare, avec la bonne intention de tout bloquer. Des personnes embarquent les chaises d'un restaurant, parce qu'elles ont plus de chaises chez elles (« la vie est trop chère »). Arrivés à la gare, des gens rentrent et vont direct sur les rails, mais se font gazer assez vite. La gare est envahie par la foule, les percu résonnent dans le hall et tout le monde danse, en perturbant le gars qui jouaient du piano tranquille. Ça danse sur l'arrêt minute côté arquebuse. Les flics gazent, les cortèges se splitent. Pendant ce temps, des potes sont bloqués dans les trains, et nous disent que les wagons nous soutiennent.

Tout le monde finit par se retrouver à Darcy. Les flics passent en mode ultra vénère, ils balancent des grenades assourdissantes. Tout le monde dit qu'elles étaient vraiment méga fortes. On sait pas si elles sont plus fortes que d'habitude ou si juste on oublie d'une fois sur l'autre.

En s'enfuyant, des gens tombent sur des buttes de pavés. Pleins de gens dépavent. On dirait un commencement de truc qui ne trouvent pas sa destination. Un peu de timidité peut-être.

Des gens sortent du cinéma, ils regardaient un film sur la guerre en Ukraine, et entendaient les assourdissantes dehors. Iels ont dit ne pas savoir si c'était dans le film ou dehors. En sortant, iels font des blagues aux flics : « Eh mais c'est mai 68 ici ». Les flics trouvent pas ça drôle. Ils ont pas d'humour.

La manif sa barre rue du docteur Maret. Des gens lancent un rdv « rue condorcet », les gens captent pas, ça crie « tous à allo pizza », là les gens captent. Rue Condorcet, les gens chantent de ouf, ça crie. Les automobilistes klaxonnent, iels étaient trop sympa.

Arrivée à la cité de la gastro, on dirait que y'a plus personne. Mais en stabilisant quelques instants, les gens réaffluent de partout. Le bus lache l'affaire, trop de gens, pas possible de passer, il ouvre les portes, tout le monde descend.

La nuit tombe. Ça fait déjà 5h qu'on manifeste On lâche rien. Nouvelle déter pour aller à 1er mai. Les flics bloquent, pas de souci, on fonce sur Suquet. Là les flics font des dingueries, ils foncent à moitié dans la foule avec leurs caisses. Ça fait flipper, et on dirait qu'eux-même savent pas trop ce qu'ils font.

Une dispersion a lieu vers la poste, on y perd nos derniers reporters de terrain. Mais il semble quand même que la manif' ait continué. Il est 23h, ça se trouve elle continue encore on ne sait pas où.

Les gens étaient inarrêtables...

Des manifestant·es qui ont vécu la manif à différents endroits