Récit de la journée du 17 octobre à Bordeaux.

Comment mettre des mots après la journée d'hier ? Que dire, si ce n'est qu'on n'avait rien vu d'aussi incroyable depuis... Jamais, en fait. Alors que la phase insurrectionnelle d'hier est dans toutes les têtes, il faut déjà penser à la suite. Quelles perspectives, maintenant que nous avons vu notre capacité à tenir en échec le pouvoir et sa police ? Cependant, prenons le temps de savourer une victoire si belle et si rare, car, après tout, ce n'est pas tous les jours que le peuple se venge de cette manière contre le régime.

Cette journée de victoire est d'autant plus inédite qu'elle nous prouve que les jeunesses des centres et celles des quartiers peuvent se parler, se sourire, s'entraider et, ensemble, prendre l'ascendant sur le pouvoir.

À Bordeaux, l'illustration de cette alliance tant redoutée par les puissants depuis des décennies a pris corps de manière exceptionnelle.

9 h du mat'. Une centaine de personnes bloquent le pont Chaban après avoir fait des barricades dans le quartier pendant 2 h dans la joie et la bonne humeur. Les voitures applaudissent en soutien.

13 h. Pré-rendez-vous place de la Victoire. Un feu impressionnant noircit l'immonde arc de triomphe. Une foule immense, joyeuse et déterminée, s'élance vers le point de rendez-vous. Des gens affluent de toutes les rues et convergent. On commence à se rendre compte que ça va être historique.

13 h 45, place de la Bourse.

L'heure du rassemblement officiel n'a même pas sonné que les hostilités sont lancées à gauche et à droite des artères menant vers le centre-ville. Des affrontements avec les flics éclatent presque instantanément dans les rues Saint-Rémi et Fernand-Philippart, où les bleus se font bombarder de pierres et d'œufs de peinture par des centaines de manifestants enragés. Après que l'une des façades opaques et luxueuses de la Bourse a été traversée par l'ambiance émeutière, une tentative d'interpellation d'un camarade donne lieu à une belle désarrestation collective qui, à elle seule, est déjà une promesse pour la suite.
Alors que, depuis les quais, le canon à eau accompagné de nombreux camions de flics arrose d'eau et de gaz la place, les manifestant-es tiennent bon et ne lâchent pas un centimètre.

Au bout d'un moment, un mouvement commun part en cortège en direction du cours Victor-Hugo. Il est peut-être 15 h. Pendant que la masse à l'avant avance sans aucun bleu à l'horizon, l'arrière du cortège sème des barricades immenses, parfois enflammées, obligeant la police à se tenir à distance. Les gaz pleuvent, mais quelle importance ? Aujourd'hui, les gens ont faim et personne ne recule devant les forces du régime.

Cours Victor-Hugo, l'élan continue et le Carrefour, allié du génocide en Palestine, est pillé dans la joie et la ferveur. Les pubs d'abribus qui gâchent la vue de toustes sont sèchement éclatées, les banques taguées, les vitrines d'enseignes capitalistes détruites.

Au niveau du musée d'Aquitaine, la gendarmerie mobile, qui a réussi à se frayer un passage au milieu des barricades, gaze le gros du cortège alors que celui-ci ne peut plus avancer ou reculer ; dans la précipitation, le cortège est donc divisé en deux. Qu'à cela ne tienne, tout le monde se retrouve à Pey-Berland face à la mairie. Seule une quinzaine de flics gardent l'entrée. Les manifestants sont des milliers. Cazenave et sa porte sont sur le fil du rasoir.
Les quelques flics présents ne font pas les fiers mais tiennent bon à coups de lacrymogènes, assourdissantes et désencerclantes. Ils sont finalement rejoints par le renfort d'un canon à eau et d'autres gendarmes.

Il y a comme un air de gilets jaunes dans cet affrontement, sur cette place, face à cette mairie. La foule est immense et la solidarité s'exerce partout, les gens prenant soin les un-es des autres au milieu du déluge de gaz.

Personne ne veut s'arrêter là et jouer le jeu de la fixation que les keufs espèrent maintenir. Un mouvement collectif s'engouffre rue Vital-Carles ; encore une fois, la police est absente. « La rue est à nous », « Révolution ! » scandent les manifestant-es. Après tentative d'ouverture de l'hôtel du quartier général, c'est finalement la porte de la maison de la Préfecture qui cède sous la pression du peuple en colère. La foule rentre dans les bâtiments luxueux, remplis de dorures et de lustres majestueux. Pendant que le peuple français galère à remplir son frigo, ceux qui le gouvernent vivent dans l'opulence la plus abjecte.

Rien ne semble pouvoir stopper cette colère qui s'exprime ; la bourgeoisie ne comprend, malheureusement pour elle, que le feu. Arrivés cours de l'Intendance, des petits filous habiles dévalisent le Louis Vuitton, d'autres magasins de luxe sont vandalisés. Les larmes des riches ont une saveur particulière.

Des cordons de CRS déboulent finalement depuis la place de la Comédie, forçant à la dispersion. Pas grave, tout ce petit monde se retrouve, après quelques détours, devant le Grand Théâtre et dans les rues tout autour, où les flics ont disparu. Les vitrines des Galeries Lafayette sont détruites, permettant une réappropriation du luxe par toustes.

Une charge de CRS viendra malheureusement interrompre cette redistribution, où 4 enfants seront violemment interpellés, la foule n'ayant cette fois pas su réagir pour temporiser la sortie de tout le monde à temps.

Au même moment, une foule tout aussi nombreuse continue les affrontements avec la police à Pey-Berland. Après plusieurs minutes, les manifestant-es se replient en direction de la place de la Victoire. Sur la route, le Decathlon est dévalisé dans la joie, c'est Noël avant l'heure !
Toutes les boutiques appartenant à des chaînes sont prises pour cible. Des commerçants sortent avec des gilets jaunes pour protéger leur boutique et affirmer leur solidarité.

Pour une fois, enfin, la jeunesse impose son style, et c'est beau. Les flics sont dépassés ; partout dans le centre-ville, des gens masqués ou non se baladent avec des bouteilles de champagne, des sacs de luxe, des parfums. À 20 h, les rues sont jonchées d'emballages de produits de luxe ou de première nécessité. La gratuité, quand on vit la privation, est un sentiment particulier.

Jusqu'à tard des gens vont danser, chanter, rigoler sur la place de la Victoire qui n'a jamais aussi bien porté son nom. Après cette journée historique, on peut affirmer plusieurs choses :
La police peut être tenue en échec si la détermination et le nombre sont de la partie.
Les défenseurs du vieux monde, de droite comme de gauche, ne comprendront jamais ce que c'est que la révolte.
Condamner les pillages ou les actes de confrontation avec la police, c'est faire partie du problème. C'est être suffisamment privilégié pour avoir plus à perdre qu'a gagner de voir les pauvres se soulever contre l'ordre établi.

Les feux de poubelles ne font peur qu'aux ordures.

Crédit photo : Alyson Bercuingt