20 000 ? 50 000 ? 60 000 ? Difficile d'estimer précisément le nombre de personnes rassemblées hier dans les rues de Lyon pour cette date de mobilisation qui restera gravée dans la mémoire collective et l'histoire de la ville. Montant en puissance tout au long de la journée, la marée humaine qui s'est emparée des rues n'a fini par s'estomper que très tard dans la soirée, et de nombreux pillages ont continué tout au long de la nuit, et plus sporadiquement ce dimanche. À l'heure où l'odeur d'incendie n'a toujours pas quitté le centre ville et où les bourgeois·es réalisent leur premier stage de bénévolat pour laver leur quartier de leurs propres merdes étalées sur les trottoirs, revenons un peu en arrière.

Un petit matin comme un pétard mouillé

Nous étions nombreuxses à avoir pris consciencieusement des notes sur les 17 appels à actions de l'agglomération lyonnaise. Pourtant, à notre grande surprise, contrairement aux blocages matinaux tonitruants du 10 septembre 2025, hier, les blocages annoncés de Feyzin et du pont Gallieni n'ont pas eu lieu. On pouvait voir ça et là autour des lieux des petits groupes de personnes débarquées au saut du lit, mais sans le nombre suffisant.

Milieu de matinée, le sursaut

Ce n'est que plus tard dans la matinée que les choses ont réellement commencé à monter en sauce. Un peu partout, on a pu voir dans la ville de très très nombreuses personnes commencer à rejoindre les différents appels : devant la Préfecture, à la Manufacture des tabacs, place Guichard ou encore place WIlson à Villeurbanne. Des blocages ont aussi commencé à se mettre en place dans la bonne humeur, à Vaulx et sur le désormais traditionnel rond-point de la Feyssine.

Les flics réagissaient encore au quart de tour pour tenter de disperser les différents points où commençaient à s'amasser le mobilier urbain pour bloquer les axes de communication, ou quand les gens s'approchaient un peu trop des lieux de pouvoir. Les keufs ont directement fait usage du gaz devant la Préfecture et devant la Manufacture des tabacs avant de courir après les cortèges sauvages qui commençaient à tourner en ville. L'hélicoptère, en plus des drones, était à nouveau de sortie et a occupé le ciel lyonnais tout le reste de la journée.
À la mi-matinée, côté Guichard, l'atmosphère était festive : la CNT-SO avait installé un système son et se tenaient sur la place des distributions de matériel et de bouffe, de la sérigraphie... Une ambiance chaleureuse de micro-teuf un samedi matin, pour s'échauffer avant de rejoindre les points de rassemblement de l'après-midi.

Comme pour le reste de la journée, il est très difficile d'avoir un résumé précis de toutes les actions entreprises et des très nombreux cortèges, on se contentera de noter que dès la fin de matinée, différents cortèges de plusieurs milliers de personnes déambulaient déjà dans le 3e et le 7e arrondissement, entre la Part-Dieu, Guichard, Saxe et Jean Macé. La foule, avec beaucoup de jeunes, lycéen·nes et étudiant·es, était ultra joyeuse et motivée, parfois déguisée.

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Vers midi, la Pref' tente en vain de boucler la Presqu'île

L'heure des rassemblements annoncés en Presqu'ile approchant, il est devenu de plus en plus clair que la Préfecture avait fait le choix de tenter de boucler son accès, d'abord en contrôlant systématiquement tous les passages sur les ponts depuis le 3e et le 6e, et très rapidement en commençant à gazer à tout va les différents cortèges sauvages qui tentaient de rejoindre Bellecour ou République.

Pourant, entre 12h et 14h, un flot ininterrompu de personnes rejoignait le centre-ville malgré le dispositif policier et l'unique entrée pour la place Bellecour par la place Antonin Poncet. En l'espace d'une bonne heure, l'ensemble de la Presqu'ile était noire de monde, des universités au pont de la Guillotière à Bellecour en passant par République, jamais de mémoire lyonnaise on avait vu autant de monde en Presqu'ile un jour de mobilisation.

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À partir de 14h, l'explosion

La place Bellecour déjà bondée, devient quasi inaccessible. Les flics commencent à répondre aux tirs épars de mortiers par de nombreux gazages. La foule continue malgré tout de s'amasser un peu partout sur la Presqu'ile. TCL ferme le métro D de Montplaisir à Gorge de Loup et de Perrache à Villeurbanne, l'idée est de ralentir l'arrivée de personnes qui ne semble jamais prendre fin.

À partir du début d'après-midi comme en fin de matinée, il est très difficile de faire état précisément et dans un ordre chronologique des événements tant l'intensité est montée rapidement et dans tous les sens.

Bellecour

Dès le début d'après-midi, la Place Bellecour devient la scène d'affrontements continus avec les flics, pour briser la demi-nasse mise en place. Ces derniers avaient du mal à tenir leurs positions au vu du nombre de personnes. Fleuron de la bourgeoisie et du marketing territorial à la lyonnaise façon époque Collomb, l'office du tourisme est saccagée puis incendiée se transformant en un énorme brasier dont on pouvait apercevoir les flammes et entendre les explosions jusque très loin en ville. Toute l'aprem, l'ambiance à Bellecour a été rythmée par les détonations des mortiers, des désencerclantes et des LBD, sans pour autant entamer la détermination des manifestant·es qui continuent d'occuper la place. Fait d'arme : une mini-pelle est volée par des petit·es malin·es qui se dépêchent de transformer l'essai en construisant une grosse barricade enflammée avec l'engin de chantier.

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Presqu'île

Du côté de la place de la République, deuxième lieu de rassemblement dont l'appel avait tourné un peu partout la veille, du monde a aussi commencé à venir à partir du début d'après-midi. Assez rapidement, la foule sur place s'est décidée à venir voir ce qu'il se passait du côté de la place Bellecour et à tenter de briser la demi-nasse au bout de la rue la République, en multipliant les attaques sur les flics avec des mortiers et projectiles divers. Dépassés par le nombre, les CRS postés aux différents coins de Bellecour ne pouvait pas vraiment engager de poursuite sur le cortège qui les harcelait et étaient limités à l'usage continu de lacrymo et des micro charges.

Au fil de l'aprem, des barricades commencent à être érigées dans diverses rues attenantes de la place de la République, des magasins commencent à se faire ouvrir en parallèle des attaques contre les flics qui encadrent Bellecour. La Bac venue en renfort côté du Rhône, se fait mettre la misère à de nombreuses reprises par une foule ultra déterminée à tenir la place. En sous-nombre, elle est obligée de se replier à chacune des ses interventions et est forcée de demander l'appui d'autres unités pour l'aider. On a pu assister à des scènes lunaires de baqueux qui restaient les bras ballants face à des manifestant·es qui les insultaient et leur lançaient des projectiles à moins d'une dizaine de mètres, par peur du nombre de personnes en face d'eux.

La foule étant extrêment dense aussi au Nord de Bellecour, elle finit par s'étendre et se fixer à plusieurs endroits au gré des mouvements de cortèges sauvages qui s'improvisent pour passer d'un point de fixation à un autre. Ainsi, des milliers de personnes occupent à la fois la place de la République, mais aussi la place des Jacobins et enfin la place de la Comédie devant l'Hôtel de Ville où est érigée une barricade qui restera à coup sûr mémorable pour de nombreuses années, dans un esprit communard bien local.

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Au fur et à mesure de l'après-midi les cortèges se font et se défont dans une foule qui noie complètement la Prequ'Ile et dépasse largement le dispositif policier. Dans un espace qui ressemble à une gigantesque teuf émeutière sur un quartier entier, des groupes de personnes passent d'une scène d'affrontement à une autre, les cortèges vont et viennent entre les Perrache, les universités, Bellecour, République et Terreaux.
Vers 16h, un cortège de plusieurs milliers de personnes décide de quitter Bellecour par les quais de Saône pour rejoindre la place Carnot, qu'il occupe un certain temps, avant de traverser et de continuer sa déambulation sur les quais du Rhône puis de la Guillotière. D'autres groupes partent carrément direction Part-Dieu et obligent le centre commercial Westfield à fermer en urgence en se barricadant avec ses employé·es de peur de se faire envahir.
La manifestation est partout tout le temps, les affrontements continus, ce qui oblige les flics à rester sur certains points pendant que d'autres ont les mains libres pour saccager les quartiers bourgeois.

Un grand marché prix libre à ciel ouvert

De 15h jusqu'à très tard dans le nuit, le centre de Lyon se transforme en vaste marché prix libre à ciel ouvert. Les pillages sont systématiques et couvrent l'ensemble du centre-ville. De nombreux magasin sont ouverts et la Presqu'ile se transforme en quelques heures à peine en palais des courants d'air, avec des flots ininterrompus de personnes transportant des marchandises jusque chez eux. La liste des magasins est tellement longue qu'elle est impossible à faire. Tout y passe, des magasins de mode aux magasins de jeux vidéo en passant par les grands supermarchés du centre ville qui sont vidés méticuleusement des heures durant : ne subsiste à la fin que les murs et les portants, et les cintres et boites vides abandonnées dans la rue.
Au sud de Perrache, c'est carrément le centre commercial de Confluence qui voit quelques-unes de ses boutiques pillées, à plusieurs kilomètres du centre de la zone de mobilisation ! Quelques magasins finissent aussi par être incendiés, comme le magasin Hugo Boss place des Jacobins. Peut-être une attention particulière à ses origines nazies ? Au sud également de la place Bellecour, c'est l'hôtel de luxe Sofitel et ses magasins au rez de chaussée qui en prend pour son grade et se fait ouvrir par les manifestant-es.

Encore une fois, au risque de se répéter, de mémoire lyonnaise, nous n'avions jamais assisté à une telle mobilisation et de tels pillages. La journée du 17 octobre est venu directement concurrencer les précédentes journées qui avaient vu la foule se déchaîner dans des autoréductions massives, lors du 1er mai 2023 ou des révoltes après la mort de Nahel cette même année par exemple.

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En fin de journée, la Préfecture tente tant bien que mal de reprendre le contrôle des événements

Le jour commence à tomber que la journée d'action arrive à peine à sa pleine puissance. Il y a toujours autant de monde dans les rues, les flics sont complètement dépassés, les unités jouent aux playmobils sur leurs points de contrôle les bras ballants, n'osant pas s'engager contre la foule autrement qu'avec des grenades de tout type et des LBD de risque de se faire monter en l'air.
On sent toutefois un changement de stratégie se répandre parmi les flics, qui se repositionnent plusieurs fois sur les quais du Rhône et semblent vouloir évacuer une partie des manifestant·es hors de la Presqu'ile. À cette fin, on les voit tenter de reprendre coûte que coûte les abord du pont Wilson et du pont Lafayette, en faisant converger un grand nombre d'unités.

Côté Pont de la Guillotière, la détermination des gens qui chargent les flics en continue les obligent à se replier jusque derrière les canons à eau installés comme à leur habitude à l'angle de l'Hôtel Dieu rue de la Barre. À Cordeliers, si la situation reste aux mains des émeutiers pendant quasiment une heure, parvenant à faire reculer la BAC puis les CRS plusieurs fois, l'arrivée de renforts finit par avoir raison des motivations et leur permet de reprendre le contrôle du pont. Cependant, la foule reste tellement dense que cela n'empêche en rien les pillages de continuer dans le plus grand des calmes autour du Monoprix de Cordeliers et tout au long de la rue de la République et Edouard Herriot.
Tout l'après-midi on assiste à un un affrontement entre les manifestant·es et les keufs sur le pont de la Guillotière. On salue la détermination de la foule qui charge les flics en continu les oblige à se replier jusque derrière les canons à eau installés comme à leur habitude à l'angle de l'Hôtel Dieu rue de la Barre. Dans leur objectif de pousser les éléments les plus déterminés hors du périmètre de la Presqu'ile, la Préfecture ordonne de faire avancer les condés sur le pont de la Guillotière en fin d'après-midi, pour amorcer une dispersion des manifestant·es du côté de la place du Pont. Pendant deux heures (plus ?), ce bout de manif ne lâche pas son bout de gras et fait face aux flics sur le pont, bien déterminé à garder la jonction avec Bellecour ouverte. Canon à eau, gaz, charges à répétition contre poubelles, jet ininterrompu de projectile (verre, mortiers, cailloux...) et insultes.
L'ambiance est toujours à son maximum. On entend les détonations, les mortiers et les sirènes de pompiers côté Bellecour, de la fumée provenant d'un engin de chantier en feu côté Saône s'élève au-dessus de l'Hôtel Dieu, les cortèges affrontent les keufs pont de la Guillotière, pont Willson et pont Lafayette, et sur les quais, la foule est également dense, posées sur les marches de la Guillotière pour admirer le spectacle, alimentant les barricades en feu, faisant des tas de trotinettes sur la route, écoutant de la musique, et commentant le match...

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En parallèle, les flics commencent aussi à se montrer plus agressifs du côté de la Saône, avec de nombreuses charges et poursuites de groupes de personnes qui ont le malheur de changer de côté de manifestation. Les rues sont encore bien denses, mais on sent que les keufs sont sur les dents, avec des tirs de LBD qui se multiplient et de très nombreux tirs tendus de grenades lacrymogènes.

Au moment où la nuit commence à tomber, on apprend que la Préfecture a appelé le déploiement de plusieurs blindés Centaure de la gendarmerie, d'abord pour assurer la sécurité de la Préfecture, puis appelés en renfort côté de la Prequ'ïle pour soutenir les flics en dèche du côté du pont de la Guill'. C'est aussi le moment où on commence à apercevoir plusieurs camions de ravitaillement qui commencent à débarquer en Presqu'ïle pour ramener du matos en rab' au flics, signifiant qu'ils commencaient à ce moment là à arriver au bout de leur attirail. Ce qui explique aussi la fébrilité grandissante qu'on pouvait observer.

On aperçoit la foule quitter petit à petit Bellecour (où les affrontements continent cependant), en passant par Antonin Poncet (ce qui fout une petite pression aux keufs devant l'Hôtel Dieu, qui s'empressent de gazer pour les contraindre à passer par le Sud... et leur évite à eux d'être pris en étau).

Finalement, aidés par la tombée de la nuit et la foule de manifestant·es qui s'est un peu dé-densifiée, les flics finissent par reprendre le pont de la Guillotière et la place du Pont, dans une ultime charge bien chargée en gaz, et repoussent les manifestant·es du côté de la place Gabriel Péri, où se construisent immédiatement d'autres barricades, et où au passage, le McDo est enflammé.

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Le quartier est noyé sous le gaz et ça finit par sentir la dispersion. Les flics rameutent pas mal de camions et se mettent à poursuivre un peu au hasard les groupes de personnes qui traînent encore dans le quartiers et fracassent plusieurs personnes.

Pendant ce temps, il y a toujours énormément de monde en Presqu'île jusqu'au niveau de Terraux et les magasins continuent de se faire vide méticuleusement. Sur la rive gauche du Rhône, côté 3e, les magasins sont aussi pillés et les flics qui sont postés devant les magasins ne font pas forcément les fiers, comme les trois flics mis devant le magasin Marionnaud au niveau de Saxe.

On arrive vers minuit et il devient encore plus difficile de faire un état des choses en centre-ville. Des groupes continuent de déambuler par centaine un peu partout, des bagnoles font des allers retours pour remplir des coffres sur la Presqu'île et des gens ont encore le temps de faire des essayages dans la rue pendant que d'autres continuent de se la coller avec les flics. L'hélico tourne toujours à basse altitude au dessus de la ville en éclairant avec un spot type GTA (si on veut check, c'est toujours plus cher pour le contribuable que les vitrines et la marchandise assurée), jusqu'à Mermoz, ou des petits groupes s'en prennent aussi aux flics par endroits.

Ce qu'on sait également, c'est que les arrestations ont été plus nombreuses en fin de soirée et dans la nuit, la foule étant beaucoup moins denses qu'en journée, des personnes ont pu être témoins de nombreuses arrestations dans les magasins mêmes de la Presqu'île où des personnes continuaient à essayer de vider ce qu'il restait de choses à vider.

Comme partout sur le territoire, le 17 octobre lyonnais a été une démonstration de force face aux dix années de macronisme et d'austérité budgétaire qui ont mis le couteau sous la gorge de millions de personnes. La réponse a été sans appel et les quartiers bourgeois ont été saccagés comme jamais. Ce qui est sûr, c'est que l'élan de la mobilisation de la jeunesse et les appels à ne pas rentrer chez soi ont été très largement entendus et que de nouveaux appels circulent pour le week-end prochains, auxquels ont ne manquera pas de répondre ! Comme le dit ce beau panneau accolé à la barricade d'Hôtel, « on reviendra ! »

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