Dynamiques de pédo-agressions en bal trad



Le bal trad, c’est un milieu qui se rassemble autour d’événement festifs de danses traditionnelles (plutôt d’Europe mais pas que). C’est un milieu qui est né (en tous cas en France) du mouvement folk revival, porté par des 68ard autour d’envies d’éducation populaire. Il est allé piocher dans les traditions populaires régionales et orales et les a regroupées dans un cadre où les danses et les musiques sont laissées libres d’évoluer, à l’inverse des représentations folkloriques figées. Il est régulièrement décrit comme un milieu "de bisounours" : les gens qui y traine sont en majorité de gauche et les points mis en avant comme positifs sont l’aspect transgénérationnel et une forme d’horizontalité : les musiciens et bons danseurs ne sont pas mis sur un piedestal, mais tout le monde apprend et danse ensemble. C’est aussi un univers auquel on prête un niveau de violence bas : peu de vols, peu d’alcoolisation intense, peu de drogues (sous-entendues drogues durs et usages stigmatisés par ce que y a vla la beuh et le shit). Le bal trad est aussi très (très) blanc. Pour finir, il est imprégné d’idées hippies avec par exemple :

  • beaucoup de polyamour ou polysexe souvent à l’arrache et pas très respectueux des gens impliqués mais aussi des gens autour (peu de notion de pudeur. De ce que j’en ai vu en tous cas, sûrement des gens font de choses carrées à des moments aussi)
  • d’envies "d’enfants collectifs" ou en tous cas de laisser "la communauté" s’occuper des enfants (dans la pratique y a beaucoup de négligence).

Je fais un tableau pas très réjouissant mais c’est un univers chouette sur plein de points, juste j’y ai fait mon temps étant enfant/ado et je suis un peu amère à ce sujet aujourd’hui. J’ai eu des échos ces dernières années de choses qui bougent petit à petit sur des questions de genre, de queerness, de faire plus gaffe aux agressions sexuelles dans la danse et peut être un peu aussi à la pudeur et aux enfants (j’espère en tous cas). Mais j’ai pas pu le voir moi-même vu que j’y vais plus.

J’ai décidé de faire ce zine pour parler de quelques trucs dont j’ai été victime ou témoin en tant qu’enfant/ado dans les milieux « bal trad ». Ça tourne autour d’agressions sexuelles et de dynamiques ou comportements pédocriminels.
C’est un sujet qui me tourne en tête depuis des années, mais je ne savais pas trop sous quelle forme j’avais envie d’en parler. J’ai décidé de faire un zine en mode témoignage, toute seule, quitte à y revenir plus tard avec plus de monde, plus d’analyses aussi peut être.

Pour poser un peu le contexte : Je suis une meuf trans, pas encore « out » au moment où ça se déroule. Je viens d’une famille pauvre et principalement monoparentale (même si ma mère a eu des copains à des moments). Aussi, je sais pas à quel point ça a joué un rôle dans ces événements, mais vu que c’est un milieu très (très) blanc, je préfère préciser, à l’inverse de ma mère et ma sœur qui sont perçues comme blanches, je suis perçue comme racialement ambiguë, ça alterne entre rebeu et métisse. Je viens d’une famille où il y a (eu) de l’inceste, ça m’a d’ailleurs posé question quand je me suis rappelé que c’est ma mère qui a amené ma sœur et moi dans ce milieu quand j’avais 8 ans.

C’est un milieu où les gens se retrouvent autour de la danse, donc du corps, on se touche, on rapproche parfois beaucoup nos corps dans certaines danses. Ça rend hyper important d’être carré dans son rapport au corps des autres, à la communication et au consentement. Malheureusement c’était un milieu trop nul à ce niveau. J’espère que ça a un peu évolué depuis que j’ai arrêté d’y traîner. À l’époque, non seulement presque personne en parlait ou faisait des tentatives de développer des outils autour de ces thématiques, mais en plus à chaque fois les personnes se prenaient une vague de réactions réac, défensives.

Beaucoup de violences sont rendues possibles grâce à l’idée que c’est un « milieu de bisounours », fréquenté uniquement par des « gens bienveillants », avec souvent comme exemple le fait qu’il n’y ait pas de vols. Pour capter le biais qui amène à ce sentiment de sécurité absolu Faudrait peut être creuser du côté du fait que ce soit un entre-soi de blancs, avec pas mal de gens aisés qui adoptent parfois des usages babos. C’est courant de pas voir les problèmes dans son propre groupe social je crois. Pour moi cette vision biaisée entraîne la négation des violences qui s’y jouent, mais aussi une baisse ou une absence de vigilance, notamment vis à vis des enfants, qui sont souvent livrés à eux-mêmes, négligés (les parents qui partent plusieurs heures, à l’autre bout du festival, en les laissant seuls à parfois pas plus de 4 ans), qui déambulent des fois nus au milieu de dizaines d’adultes habillés.

J’ai pas mal traîné avec un groupe de potes plus âgés, voire bien plus âgés (entre 2 et 15 ans de plus que moi). C’était courant pour mes potes d’avoir des relations amoureuses ou sexuelles, et les meufs se retrouvaient souvent à coucher ou relationner avec des gars bien plus âgés (8 à 35 ans d’écart dans ce dont je me rappelle). Y avait aussi quelques fois eu des histoires de potes qui se retrouvaient à avoir les mêmes amant.es que leur daron.ne… Sous couverte de libertinage, polyamour etc, c’était trop pas discuté à la fois les bails d’écarts d’âge, mais aussi de juste faire attention aux gens autour. Pour moi ça devrait passer par avoir une attention aux liens que partagent les autres entre eux, anticiper les insécurités ou les embrouilles que ça peut créer. Mais c’est aussi faire gaffe au bruit dans un contexte de camping, faire gaffe à aller baiser dans un endroit où des personnes (notamment des enfants) peuvent pas tomber sur ce genre de scènes par hasard.

C’était aussi pas rare que des gars de mon groupe de potes qui avaient entre 17 et 26 ans traînent avec des meufs de 12-16 ans, les prennent sur leurs genoux, leurs fassent des câlins et alimentent des dynamiques de séduction, voire les embrassent ou envisagent une relation amoureuse avec. Je me rappelle d’une histoire où un gars flirtait avec plusieurs meufs hyper jeunes d’une même sororie, et c’est ouf de voir à quel point c’est banalisé dans ce milieu, et même les ponts que ça crée avec l’inceste en le facilitant à plein de niveaux …

Il y avait beaucoup de personnes de 30-40 ans connues pour sortir avec des meufs très jeunes ( 15-18 ans), et qui tournent énormément autour d’enfants. Tout ça se passe à la vue de tout le monde, de manière décomplexée et banalisée. J’ai l’impression que les critiques étaient anecdotiques et n’entraînaient jamais de mise en sécurité des enfants, ni d’aménagements pour éviter ce genre de situations. Ces personnes sont même parfois soutenues par les organisations des festivals lorsqu’elles sont publiquement critiquées ou visibilisées (j’ai quelques exemples en tête de salariés ou bénévoles qui s’impliquent depuis longtemps dans tel festival ou tel bal, l’ancienneté (entre autres) les prémunit d’être virés ou critiqués par les organisateur.ice.s). (j’aimerais bien être plus précise, mais par souci d’anonymat je ne veux pas détailler plus).

J’avais bien envie aussi d’aborder une dynamique hyper répandue dans ce milieu je trouve, c’est de déguiser de la séduction ou du contact physique avec une intention sexuelle ou sensuelle (pas toujours consentie du coup), par des soins énergétiques, des massages, etc. J’ai vraiment vu souvent ou vécu des situations où des gens (principalement des gars cis) étaient pas clairs sur leurs intentions, créaient une méga ambiguïté ou une tension sexuelle au moment où ielles réalisaient un « soin » ou un « massage » sur quelqu’un. Ça s’inscrit hyper bien aussi dans les dynamiques pédo avec la personne adulte qui vient éblouir une personne plus jeunes avec des beaux discours. En général ça prend deux formes, d’une part la personne se la pète en disant qu’elle a une « sensibilité aux énergies » ou un « don », d’autre part la personne s’appuie souvent sur des choses qu’elles ressentirait en l’autre, soit des « blessures » qu’elle propose de soigner, soit un « don » repéré chez l’autre et autour duquel on te propose de t’enseigner une pratique. Et en fait beh je pense y a des cas où les deux personnes savent que y a une tension sexuelle en plus du soin, mais je pense que y a plein de fois où vraiment c’est de l’abus déguisé quoi. Et justement beh les gars de mon groupe de pote dont je vous ai parlé avant qui traînent avec des minots, ils utilisent grave cette excuse de massages énergétiques pour toucher le corps de meufs de 12, 15, 17 ans.

En ce qui me concerne plus directement, les exemples ne manquent pas de mains au cul ou glissant le long du dos, par des vieux de 70 ans, danses collées forcées, érections de partenaires de danse visibles ou ressentie quand ils se pressent contre moi, etc.
Aussi par ce que je trouve important de rappeler que c’est pas que les gars cis qui agressent (ici les enfants) : quand j’avais entre 12 et 14 ans, une meuf d’au moins 25 ans me propose de danser avec elle. Déjà elle force un truc hyper rapproché et collé. Plus la danse avance plus c’est collé et même frotté
et petit à petit je me rends compte qu’elle a pas de culotte sous sa jupe et qu’elle est en train de frotter sa chatte contre ma cuisse et qu’elle mouille sur moi. La danse se finit, je dis rien et je pars, je vais voir deux potes (gars cis de 17 et 19 ans).
Je leur raconte la situation et leur réaction c’est de se marrer et un peu se moquer de moi en mode : « mec elle est moche, elle a même de la moustache et tout, coup dur pour toi ».

Je me rappelle aussi qu’à mes débuts, de 8 à 14 ans, lorsque je dansais avec des meufs adultes, je me retrouvais souvent au niveau de leurs seins, et je recevais des tonnes de remarques sexualisantes (souvent de la part de gars cis mais pas que), me disant qu’ielles aimeraient bien être à ma place, que j’avais de la chance, que j’avais « juste la bonne taille », on me prêtait aussi des intentions sexuelles assez souvent, comme si c’était quelque chose dont j’avais conscience et dont je me délectais. Ça me gênait tellement, aussi je l’ai toujours ressenti comme quelque chose de honteux, en mode c’est moi qui faisait quelque chose de mal. La réalité c’est que des adultes me mettaient systématiquement à un endroit sexuellement ambiguë alors que j’étais enfant et que je n’en étais pas du tout là dans ma vie ou mes intentions.

Ça m’est aussi arrivé quand je traînais avec des potes plus grand.es, qu’au lieu de s’isoler loin de moi, ielles se pécho voire baisent (sous une couette mais quand même) juste devant ou à côté de moi, ou que des potes me racontent de manière assez détaillée leurs moments de cul avec des gens, sans que ce soit une demande de ma part et sans considération pour notre différence d’âge et de moment de vie.

Y avait aussi des dynamiques d’âge liées à des trucs de conso. Un gars de presque 30 ans qui sortait avec ma meilleure pote de 15 ans a régulièrement apporté et proposé du poppers et des pétards à mes potes et moi (j’avais 11 ans et certain.es de mes potes à peine plus), je me rappelle plus très bien des détails mais je sais que je trouvais chelou qu’un gars si vieux traîne que avec des gens de 11 à 19 ans, surtout avec les enjeux de ramener de la cons et sortir avec une meuf de 15 ans. Et de manière générale c’était encore plus courant et banal les gars qui donnent de l’alcool à des mineurs au milieu de dynamiques de drague avec elleux.

Y aurait encore beaucoup à dire mais j’aime pas trop l’idée de juste faire un catalogue de récits hardcore, du coup je trouve que ça suffit à se faire une idée là.

Ce qui m’a donné envie d’écrire cette brochure en vrai, c’est de capter que des gens dans des cercles proches commencent à aller traîner dans des bals trad (moi j’ai déserté ce milieu depuis pas mal d’années maintenant), du coup je trouvais important de visibiliser ces dynamiques craignos. Faites gaffe à vous, mais aussi hésitez pas à intervenir pour protéger les enfants/ados que vous croisez dans ces milieux si vous voyez des trucs chelous. La banalisation produite par les adultes autour de nous a fait beaucoup de mal à des potes et à moi. Ça existe pas un milieu de « bisounours », où y a pas de violence, le fait de dire ça c’est déjà mal barré pour prendre soin des gens qui en vivent.